La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 32: The Campaign
Le papier avait l'odeur de l'encre fraîche et de la promesse. Élise posa la dernière feuille sur la presse, ajusta le cadre, et abaissa le levier d'un geste sûr. Le bruit sourd du plateau contre le tympan résonna dans l'atelier comme un battement de cœur.
« Trois cents exemplaires, » dit Antoine en soulevant la pile humide. Il la regarda, les yeux plissés par la fumée de la lampe. « Tu es sûre de vouloir signer ça de ton nom ? »
Élise essuya ses doigts tachés sur son tablier. « Ce n'est plus le moment de se cacher. » Elle prit une feuille encore fraîche et la tendit vers la lumière. Le titre s'étalait en capitales grasses : *POUR MON FRÈRE : UNE INJUSTICE SOUS LA RÉPUBLIQUE*.
« La République a promis la justice pour tous, » dit-elle, lisant à voix haute le premier paragraphe. « Mais mon frère Jean-Luc Moreau, ouvrier imprimeur, ancien soldat de la Garde nationale, croupit depuis quatre mois dans une cellule de Mont-Saint-Michel, accusé de haute trahison sans preuve ni procès. »
Antoine vint se placer derrière elle et posa une main sur son épaule. « C'est du bon travail. Tendu, précis. »
« C'est la vérité. » Elle plia la feuille et la glissa dans sa poche avec une dizaine d'autres. « Il faut que ça sorte partout. Les kiosques, les cafés, les boulevards. Je veux que Paris ne parle que de ça demain matin. »
---
Ils travaillèrent toute la nuit. Élise mobilisa une armée de gamins des rues, payés en sous et en croissants, pour distribuer les exemplaires aux premières heures. Elle connaissait chacun des vendeurs de journaux qui tenaient les angles des grands boulevards — des habitués qui la connaissaient depuis l'époque où elle n'était que « la fille du vieux Moreau ». Ils prirent les paquets sans poser de questions.
À l'aube, elle se tenait au coin de la rue de Rivoli et du Palais-Royal, les mains enfoncées dans les poches de son manteau usé, regardant les passants attraper les journaux, s'arrêter, lire. Un homme en haut-de-forme s'arrêta net, relut un paragraphe, puis replia le journal et le fourra sous son bras en secouant la tête. Deux ouvriers en blouse le lurent ensemble, l'un pointant la page du doigt.
Elle ne s'attendait pas à ce que tout le monde croie. Mais elle s'attendait à ce que tout le monde parle.
Vers midi, Antoine la retrouva au café Procope, où ils avaient pris l'habitude de se réunir quand le travail les épuisait. Il avait une expression qu'elle apprenait à reconnaître : celle de quelqu'un qui a des nouvelles compliquées.
« Le journal a déjà été vendu en entier. Les marchands en redemandent. » Il s'assit en face d'elle, sans lui laisser le temps de se réjouir. « Et le préfet de police a envoyé un homme à l'atelier. »
Élise sentit son estomac se nouer. « Il a dit quelque chose ? »
« Il a demandé si nous avions l'autorisation de publier une "attaque personnelle contre un fonctionnaire de l'État". » Antoine fit tourner sa tasse entre ses doigts. « Je lui ai rappelé que la liberté de la presse était décrétée. Il a dit que la liberté n'excuse pas la calomnie. »
« Ce n'est pas de la calomnie. C'est factuel. »
« Je sais. Mais ils vont essayer de nous faire taire, Élise. Ils vont dire que tu défends un traître parce que tu es sa sœur. Que tu n'as pas d'objectivité. »
Elle releva le menton. « Je n'ai jamais prétendu être objective. Je prétends que mon frère est innocent, et j'ai des raisons de le croire. »
Antoine la regarda longuement, puis un sourire passa sur son visage fatigué. « C'est pour ça que je reste. »
---
La réunion se tint en fin d'après-midi dans un salon de la rue de l'Université, chez Madame de Vernon, une républicaine de la première heure qui tenait salon pour les députés modérés. Élise n'avait pas été invitée ; elle était venue avec Antoine, qui connaissait la maîtresse de maison depuis son enfance.
Le député Garnier-Pagès, un homme au visage rond et aux favoris grisonnants, la reçut comme on reçoit une épidémie : avec prudence et un sourire de convenance.
« Mademoiselle Moreau, j'ai lu votre article. Vos talents d'écriture sont indéniables. Votre cause, en revanche... »
« La cause d'un homme emprisonné sans procès, dans une République qui a aboli la prison arbitraire ? » Élise garda un ton calme, malgré les afflux de colère. « C'est une cause républicaine par excellence. »
Garnier-Pagès échangea un regard avec un autre député assis dans un fauteuil. « Les affaires de votre frère relèvent du ministère de la Guerre, pas de l'Assemblée. Et le ministre... » Il hésita. « Le ministre est occupé par des questions plus pressantes. »
« Plus pressantes qu'un citoyen torturé dans une prison d'État ? » Élise tira de sa poche la copie de la lettre qu'elle avait obtenue du geôlier de Mont-Saint-Michel, contre une somme d'argent qui avait douloureusement entamé ses économies. « Je peux vous montrer les marques sur le dos de mon frère. Le commandant de la prison n'a pas jugé utile de les cacher lors de ma visite. »
Garnier-Pagès prit la lettre, la parcourut, fronçant les sourcils. « D'où tenez-vous ceci ? »
« D'un homme qui a peur d'être le prochain sur la liste. » Élise le laissa lire un moment. « Le marquis de Beauvoir commande la Garde nationale. C'est lui qui contrôle l'enregistrement des imprimeries de Paris. Vous ne trouvez pas cela étrange qu'un homme dont la famille a été ruinée par mon père — un des premiers imprimeurs de la presse clandestine — ait fait arrêter son fils pour haute trahison, sans preuve, sans procès, sans que quiconque ne pose de questions ? »
Le silence s'étira. Antoine, resté en arrière, fit un pas en avant.
« Madame de Vernon, » dit-il, d'une voix qu'Élise ne connaissait pas — une voix de salon, plus lisse, plus diplomatique. « Mon grand-père était le député de Maine-et-Loire sous la Restauration. Il a rendu des services au père de M. Garnier-Pagès, je crois. Des services qui n'ont jamais été oubliés. »
Garnier-Pagès pâlit légèrement. Il posa la lettre sur la table de marbre.
« Votre grand-père était un homme d'honneur, » dit-il lentement. « Et je me souviens de sa générosité dans une affaire délicate. Très délicate. » Il toussota. « Je vais voir ce que je peux faire auprès du ministère pour accélérer une procédure. Ce n'est pas un acquittement, mais je peux demander que l'affaire soit portée devant un tribunal militaire le mois prochain. »
« Un mois, » répéta Élise. « Il peut mourir dans un mois. »
« Il peut, » dit Garnier-Pagès. « Mais si vous voulez un procès, Mademoiselle, c'est le seul chemin. Un procès public, avec avocat, avec preuve. Et si votre frère est innocent, c'est là qu'il le prouvera. C'est mieux que des articles dans les journaux. »
Élise serra les mâchoires. Antoine posa une main sur son bras.
« Nous acceptons un mois, » dit-il. « Mais nous exigeons qu'il soit transféré à Paris, dans une prison civile, et que des médecins indépendants l'examinent. »
Garnier-Pagès soupira. « Je verrai ce que je peux faire. » Il se leva, signe que l'entretien était terminé. Alors qu'Élise se dirigeait vers la porte, il ajouta : « Mademoiselle Moreau, si vous voulez que quelqu'un vous prenne au sérieux, arrêtez de faire ce que vous faites. »
Elle se retourna. « Et que fais-je, Monsieur ? »
« Vous écrivez comme une journaliste, mais vous agissez comme une avocate. Les deux ne se mélangent pas. Les gens vous écouteront ou vous liront, mais pas les deux à la fois. Choisissez. »
Elle ne répondit pas. Mais dans sa tête, une phrase résonna comme le martèlement de la presse : *Pourquoi choisir, quand on peut imprimer et défendre à la fois ?*
---
Dehors, la pluie s'était mise à tomber, fine et grise. Antoine se plaça sous un porche, alluma une cigarette.
« Il va faire ce qu'il a dit ? » demanda Élise.
« Je crois. Il me doit une dette de famille. Mais une dette, ça se paie une fois. Après, il ne nous devra plus rien. »
« Et le marquis ? »
Antoine expira la fumée. « Le marquis ne va pas rester les bras croisés. Il va essayer de faire traîner le procès, discréditer Jean-Luc, trouver des témoins. » Il se tourna vers elle. « On parle de ton frère. Mais en réalité, c'est toi qu'on juge. Le marquis veut te détruire à travers lui. »
Élise regarda la pluie tambouriner sur les pavés. Des feuilles arrachées d'un journal flottaient dans un caniveau, le titre encore lisible : *POUR MON FRÈRE*.
« Alors il faut que je sois prête à me défendre, » dit-elle. « Pas seulement Jean-Luc. Moi. Notre presse. Tout ce qu'on a construit. »
Antoine jeta sa cigarette dans une rigole. « On sera prêts. »
Elle le regarda, et une pensée la frappa, soudaine et désagréable. Garnier-Pagès avait parlé de « procédure accélérée », de « tribunal militaire », sans jamais mentionner le nom du marquis. Comme si le marquis était surtout une abstraction gênante, une ombre qu'on préférait ne pas nommer.
Un procès public ne servirait à rien si le juge était à la solde du marquis. Et le marquis contrôlait la Garde nationale, qui fournissait parfois les juges militaires.
Elle ralentit sous la pluie, saisissant le bras d'Antoine. « Il faut que tu me dises tout ce que tu sais sur le passé du marquis. Pas sur ce qu'il fait maintenant. Sur ce qu'il a fait *avant* — avant la révolution. Ce qu'il cache. »
Antoine la regarda, un éclat sombre dans les yeux. « Pourquoi ? »
« Parce qu'un homme qui orchestre la destruction d'une famille depuis son fauteuil a forcément quelque chose à cacher. Et je dois trouver quoi. » Elle releva le col de son manteau. « Avant qu'il ne soit trop tard pour mon frère. »
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.