La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 33: The Trial of Jean-Luc
La salle d’audience du Palais de Justice sentait la poussière et la peur. Élise avait pris place au premier rang, le dos droit, les mains serrées sur ses genoux. Antoine était à ses côtés, mais il ne la touchait pas – il savait qu’elle n’aurait pas supporté qu’on la retienne, même d’un geste.
On amena Jean-Luc. Il marchait mal, une épaule plus basse que l’autre, les joues creusées. Quand son regard croisa celui d’Élise, il marqua un temps, puis son menton se leva d’un cran. Il voulait lui montrer qu’il restait entier, là où d’autres se seraient brisés.
L’audience commença. Le juge, un homme sec au visage de cire, lut l’accusation d’une voix monocorde : haute trahison contre la République naissante. Les mots tombaient comme des pierres. Élise écouta, attentive, guettant le moment où le procureur révélerait ses preuves.
Il arriva enfin. Le procureur, un jeune homme ambitieux à la moustache trop soignée pour son âge, se leva et s’approcha du banc des jurés.
« Jean-Luc Moreau était agent double. Mesurons l’ironie : cet homme, qui prétend servir la République, porte encore les marques de son serment royaliste – non pas sur le cœur, mais dans son sang. Il a rapporté aux forces de l’ordre chaque réunion républicaine à laquelle il a assisté, pendant que son père imprimait des tracts en secret. La fidélité était au plus offrant. »
Un murmure parcourut la salle. Élise ne bougea pas, mais ses jointures blanchirent.
Le procureur brandit une liasse de lettres. « Reçues par le marquis de La Tour, commandant de la Garde nationale, de la main de l’accusé. Chaque missive confirme une réunion, un nom, une adresse. Le frère de la femme qui se prétend la voix du peuple était la marque du contrôle sur elle. »
Jean-Luc serra les poings mais ne dit rien. Il regardait Élise, et elle comprit qu’il attendait d’elle une décision, pas une émotion.
Élise se leva. On tourna les têtes. Le juge fronça les sourcils.
« Madame, ce n’est pas la procédure. »
« Je sais. Mais il y a des renseignements que la défense n’a pas. Je les ai apportés. »
Elle sortit de son sac une enveloppe épaisse, usée, cachetée de cire rouge. Elle ne regarda pas le procureur. Elle ne regarda pas le juge. Elle regarda son frère.
« Ces lettres, j’ai osé les demander à une source qui aurait pu me la faire payer », dit-elle. « Les voici. Toutes de la main de Jean-Luc – toutes adressées au marquis. Mais regardez-les. Regardez les dates. Et regardez ce qui est écrit en filigrane : des notes de transmission, ajoutées par le marquis lui-même, indiquant à quel service militaire chacune devait être transmise. »
Elle tendit la liasse. Le greffier la prit, la remit au juge, qui descendit ses lunettes sur son nez.
« Ces lettres sont adressées au marquis », dit le juge, prudent.
« Oui. Parce que mon frère, agent du réseau républicain de son père, s’est volontairement proposé d’infiltrer la Garde nationale pour faire remonter les ordres du marquis – et non pour les exécuter. Chaque lettre qu’il a écrite est un piège : il y donne de fausses informations, de fausses réunions, de faux noms. Le marquis les transmettait telles quelles à ses supérieurs. Nous avons vérifié : aucune arrestation n’a jamais suivi une de ces missives. Aucune. »
Silence. Le procureur pinça les lèvres.
« Et comment pouvons-nous savoir que les notes du marquis n’ont pas été ajoutées après coup ? »
Élise sourit. Ce fut un sourire mince, presque douloureux.
« Parce que j’ai la preuve inverse. Le rapport interne de la République, que le réseau de mon père a intercepté avant la révolution, indique que la Garde nationale attendait l’arrestation de trois républicains à la suite de la lettre du 12 février. Aucun des trois n’a été arrêté – parce que mon frère avait fait courir un faux rendez-vous, et les hommes du marquis ont perdu une journée entière à chercher des fantômes. Le marquis, furieux, a noté en marge du rapport "échec". Vous trouverez cette note dans les archives du Grand État-major, au dossier 34-F. »
Une rumeur. Les jurés se regardèrent. Le procureur, blanc, retourna les lettres entre ses mains.
Jean-Luc se tenait toujours debout, mais ses mâchoires se relâchèrent. Il ne souriait pas. Il regardait sa sœur comme on regarde un miracle auquel on n’avait plus le droit de croire.
« L’accusé avait-il le droit d’informer sa famille de sa mission », demanda le juge.
« Non », dit Élise. « Il ne le pouvait pas. Il a préféré le silence – même lorsque son père est mort sans savoir que son fils était doublement loyal : à la République d’abord, à son père ensuite. Pas seulement à sa cause. Mon frère est innocent. Et il est un héros. »
Les jurés délibérèrent moins d’une heure. Quand ils revinrent, le président de la cour dut taper trois fois sur son pupitre pour faire cesser le silence.
« Verdict : non coupable. »
La salle explosa. Des acclamations montèrent – des ouvriers, des femmes, des gens venus soutenir le frère de la femme qui défiait les patriarches. Élise ne les entendait pas. Elle avait déjà passé le banc des jurés, poussé la barrière, traversé la salle dans un élan qu’elle n’avait pas contrôlé.
Jean-Luc la prit dans ses bras, et elle – qui n’avait pas pleuré depuis la mort de son père, qui avait imprimé des mots de révolte sans trembler – elle pleura contre l’épaule brisée de son frère.
« Tu savais », dit-il dans ses cheveux. « Tu savais tout. »
« Je t’ai vu en prison. Un frère qui ne t’a jamais abandonnée ne peut pas trahir ceux qu’il aime. J’ai creusé. J’ai trouvé. »
Il la serra plus fort.
« Papa aurait été fier. »
Elle ne répondit pas, mais elle le pensa.
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