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La Fonderie des Mémoires

Lire le chapitre 1: The Spinning Jenny's Last Whistle

La vapeur crachait par les joints comme un animal à l’agonie. Elias Thorne le savait avant même d’entendre le cri — un son qu’aucun ouvrier ne devrait produire, moitié métal, moitié chair. Il lâcha sa clé à molette et courut.

La Spinning Jenny numéro quatre était une bête de deux tonnes de fonte et de cuivre, sa roue dentée tournant encore à vide dans un grincement de fin du monde. Autour d’elle, les autres mécaniciens s’étaient figés, bouches ouvertes, outils suspendus. Personne ne bougeait. Personne ne savait quoi faire.

Elias fendit la foule et trouva le vieux machiniste écrasé sous le bras de la presse secondaire, le thorax enfoncé, du sang mêlé d’huile luisant sur sa barbe grise. Il respirait par à-coups, les yeux grands ouverts, cherchant quelque chose. Quelqu’un.

« Crippins, » dit Elias en s’agenouillant. « Ne bouge pas. On va te sortir de là. »

Le vieil homme saisit son poignet avec une force qui surprit Elias. Une poigne de noyé.

« Pas… moi, » siffla Crippins. « Elle. Ma fille. Dis-lui… dis-lui que je n’ai pas… que je n’ai pas eu le choix. Les dettes. Les dettes de John. Dis-lui que l’argent est sous… »

Il n’acheva pas. Ses yeux roulèrent, et son corps se convulsa. Elias jeta un regard autour de lui — le contremaître Hodges descendait déjà l’échelle de fer, ses semelles de cuir sonnant sur les barreaux. Il mettrait encore dix secondes à arriver. Dix secondes pour un homme qui n’en avait plus que cinq.

Elias ne pensa pas. Ses mains bougèrent avant son esprit.

À sa ceinture pendait une plaque de laiton brut, un essai qu’il avait commencé la veille — une matrice de fils de cuivre et de poudre de fer, gravée de runes de son invention. Un enregistreur. Une mémoire métallique. Personne ne savait qu’il travaillait là-dessus. Personne ne devait savoir.

Il arracha la plaque, saisit le tournevis dans sa poche, et dans un geste fiévreux, perfora la matrice en sept points précis — les sept nœuds du corps où les souvenirs s’accrochent, comme il l’avait observé dans les autopsies, dans les veillées funèbres, dans les yeux des mourants. Il plaqua la plaque contre le front de Crippins.

Le vieil homme ouvrit la bouche. Un son, un seul, qui vibra à travers le laiton. Elias sentit la chaleur — cette chaleur familière, cette brûlure familière — courir le long de ses doigts. Les runes s’illuminèrent brièvement comme des braises dans le vent, puis s’éteignirent. La plaque était devenue lourde dans sa main. Chargée.

Il l’enfouit dans sa veste graisseuse juste comme Hodges arrivait.

« Il est mort ? » demanda le contremaître, sans grande émotion.

Elias se releva. « Il est mort. »

« Bon débarras. Encore un remplaçant à former. »

Elias regarda Hodges, un homme dont le visage semblait fait de la même pâte grise que les murs de l’usine. Rien n’y transparaissait jamais. Rien n’en sortait jamais non plus, sauf des ordres et des menaces.

« Il avait une fille, » dit Elias.

« Tout le monde a une fille, un fils, une sœur, ou une putain de mère, » coupa Hodges. « C’est ça l’opulence de Londres, non ? Retourne à ton poste. Les machines ne s’arrêtent pas pour les morts. »

Il s’accroupit, vérifia la montre en argent dans la poche du défunt — une montre qu’il compta mettre dans la sienne, sans doute — puis fit signe aux garçons de l’équipe de nuit d’amener la perche et le harnais.

Elias retourna à son établi. Ses mains tremblaient. Pas de peur. De connaissance. De reconnaissance.

La plaque dans sa poche était chaude contre sa jambe. Chaude, et vibrante d’une énergie qui n’était pas mécanique. Elle avait capté quelque chose — il le savait — elle avait capté la dernière pensée d’un homme. Et si ce qu’il avait cru dans ses théories nocturnes était vrai, elle la contenait entière, intacte, récupérable.

Trois heures plus tard, la sirène de fin de quart couvrit la bourre de ses pensées.

Elias sortit par la porte des mécaniciens, croisant comme chaque soir la silhouette de Maud la laveuse dans l’ombre des chaudières. Elle ne lui disait jamais bonjour. Il ne lui avait jamais demandé pourquoi elle était toujours là, à cette heure, dans cette lumière — ça ne le regardait pas.

La rue l’aspira dans sa cohue habituelle : la boue, les mendiants, les gazouillis électriques des nouveaux agents publicitaires que la Société Thalberg avait installés sur les murs, les cris des vendeurs. Le smog suspendait des couches jaunes au-dessus des réverbères, et chaque lampadaire était le sommet d’une montagne minuscule dans un paysage surréaliste.

Il prit la rue des Tanneurs, puis le passage Lavely, puis l’escalier en colimaçon qui menait à sa chambre — une mansarde sous les combles d’un bâtiment dont le rez-de-chaussée abritait une triperie. L’odeur, à force, était devenue une absence.

Il ferma la porte à double tour, tira les rideaux de carton qu’il avait fabriqués contre les fenêtres sombres, et alluma une seule bougie — pas de gaz, ça coûtait trop cher — puis s’assit à son établi improvisé.

Il posa la plaque devant lui.

Elle semblait ordinaire. Un rectangle de laiton terni, ses sept trous alignés comme les bouches d’orgue d’un petit Robinson. Aucune trace, dans la lumière de la bougie, de la charge qu’elle contenait. Rien ne la différenciait d’un déchet d’atelier.

Sauf — presque imperceptible — un léger tremblement dans sa surface. Comme si le métal avait pris vie. Ou comme s’il se souvenait de quelque chose.

« Alors, » murmura Elias, « montrons ce que tu peux faire. »

Il avait construit le mécanisme de lecture pour un autre projet, une adaptation de son ancien travail — celui qui l’avait fait sortir de la Guilde dans le déshonneur. Le montage était simple : un stylet de bronze relié à une caisse de résonance en chêne, lui-même connecté à un tympan de cuivre qu’il faillit malmonter de deux tours. Il dut reprendre le fil, jurer dans sa barbe, adapter l’écartement.

Puis il fit glisser la plaque dans la fente, ferma le couvercle, et tourna la manivelle lentement.

La voix de Crippins surgit du haut-parleur de fortune — rauque, hachée, porteuse d’un dernier sursaut :

« … ma fille. Dis-lui que je n’ai pas… que je n’ai pas eu le choix. Les dettes de John. Dis-lui que l’argent est sous… »

Elias retint sa respiration. Rien d’autre. La phrase s’arrêtait là, tranchée net, comme un fil de sangle sectionné par un couteau. Il n’y avait pas beaucoup plus dans le fragment. Il enregistra les mots mentalement : *elle, pas eu le choix, dettes de John, argent est sous* — la phrase inachevée devait se terminer quelque part. Du parquet ? Une planche ? Une pierre de foyer ?

Il nota. Il écrirait sur un morceau de papier, plus tard, quand il aurait une plume qui marche.

Mais il n’eut jamais le temps d’aller chercher cette plume.

La manivelle, dans un geste qu’il n’avait pas fait, tourna d’un cran supplémentaire. Le stylet dérapa sur la plaque, glissa sur la surface polie… et la caisse de résonance émit un autre son.

Pas la voix de Crippins.

Autre chose.

Le son d’un pas. Des pas sur un plancher. Un plancher en bois que l’on reconnaissait entre mille — celui de la maison de la rue des Chandelles, la maison où il avait vécu, la maison d’avant. L’odeur de cire chaude et de pain qui ne venait jamais de la boulangerie d’en bas, mais d’une autre douceur, d’une autre présence.

Et puis une voix. Une voix de femme, claire comme le cristal, chaude comme une braise :

« Elias ? Tu rentres tard. »

Elias se figea. Sa main, qui tenait la manivelle, trembla. Sa poitrine se serra comme si on y enfonçait des coins.

« Lila… » dit-il, mais le son qui sortit était celui d’un étranger.

La plaque tournait encore, mais il tira violemment le mécanisme de lecture, le faisant cliqueter — le stylet cassa, le tympan de cuivre se déforma*. Le silence revint.

La bougie vacilla.

Elias regarda ses mains. Elles étaient couvertes de suie, de vieilles brûlures, de souvenirs sous forme de cicatrice. Mais ce qu’il venait d’entendre n’était pas une cicatrice. C’était une blessure encore ouverte, qui suppurait sous sa peau depuis deux ans.

La plaque avait capté sa propre mémoire. Involontairement. Inconsciemment. Les sept points avaient résonné, non seulement avec le désespoir d’un mourant, mais avec le secret enterré d’un vivant.

« Tu n’as pas le droit, » murmura-t-il à la plaque. « Tu n’as pas le droit de faire ça. »

Mais le métal ne répondit pas. Le métal se taisait toujours. C’est précisément pour ça qu’Elias l’avait choisie, à l’origine — le métal se taisait. On pouvait lui conférer des formes, des charges, des utilités. On ne lui demandait jamais rien en retour.

La plaque, elle, venait de demander quelque chose. Elle avait demandé des comptes.

Elias la prit entre deux doigts, comme on saisirait un insecte dangereux, et la rangea dans le tiroir de son établi, sous une pile de chiffons. Il ferma le tiroir. Il poussa la chaise. Il s’assit sur son lit étroit, qui grinça.

Son cœur battait à un rythme qu’il connaissait pour l’avoir fui.

Ce que la plaque avait capté de Crippins était un secret — un secret utile, négociable, exploitable. Il pouvait le porter à la fille de Crippins, encaisser les remerciements, ou le garder, le revendre, le monnayer contre une vie meilleure.

Mais ce qu’elle avait capté de lui-même… ça, il ne pouvait pas l’entendre. Pas encore. Jamais.

La bougie éclaira un visage qu’il ne regardait jamais dans les miroirs. Celui d’un homme qui avait fui, un homme que la honte avait sculpté, un homme qui venait de découvrir que les morts — et les vivants — pouvaient revenir par le métal qu’il forgeait.

Au loin, la sirène de nuit de l’usine Thalberg rugit. La ville respirait. La ville ronflait. La ville surveillait.

Elias regarda le tiroir.

« Demain, » dit-il à voix basse. « Demain, j’irai trouver sa fille. »

Mais, même en le disant, il savait que ce n’était pas la vérité. Il voulait trouver Lila — la seule voix qu’il craignait encore plus que celle qui dormait désormais dans son laiton.