La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 18: The Clock Enclave
Le verrou de la fenêtre céda avec un claquement sec, presque assourdissant dans le silence feutré du couloir. Elias retint son souffle, les doigts crispés sur le rebord de laiton froid. La pluie battait contre les vitraux du manoir d'Ashworth, masquant le bruit de sa fuite. Il avait le chip — la mémoire de sa mère — glissé dans la doublure de sa veste, contre son cœur.
Trois pas. C'était tout ce qui le séparait de l'escalier de service.
La lumière l'aveugla.
« Monsieur Thorne. »
La voix était douce, presque polie. L'homme qui se tenait dans l'embrasure portait un manteau noir, impeccable, et tenait une lampe tempête qui jetait des ombres dansantes sur sa mâchoire carrée. Derrière lui, deux silhouettes massives bloquaient le passage.
Le cœur d'Elias cogna contre ses côtes. Il pouvait encore courir, plonger par la fenêtre, risquer la chute de trois étages—
« Lord Ashworth m'a chargé de vous rappeler que votre ami, le forgeron, dort paisiblement dans son atelier, rue des Charbonniers. Il serait dommage de le réveiller. »
Elias s'immobilisa. La pluie ruisselait sur son front, mélangée à la sueur.
« Je venais juste prendre l'air, » dit-il, la voix rauque.
L'homme sourit, un plissement des lèvres qui ne toucha pas ses yeux.
« Bien sûr. La nuit est belle pour cela. Mais Lord Ashworth préfère que vous respiriez ailleurs. »
La matraque le frappa à la nuque avant qu'il ne puisse protester. Le monde bascula dans un tourbillon de lumière dorée et d'obscurité.
Quand il reprit conscience, le sol était en pierre humide, et la lumière était bleutée, électrique, crue. Elias cligna des yeux. Ses tempes pulsaient. Sa veste était ouverte. Le chip avait disparu.
« Vous trouverez vos effets personnels au dépôt, » dit la même voix, quelque part derrière lui. « Inutile de les chercher. »
Il se redressa lentement, les mains liées par des menottes de fer brut, et découvrit l'endroit.
C'était une caverne, immense, creusée sous le manoir d'Ashworth. Des machines de cuivre et de verre s'étendaient à perte de vue, alignées en rangées méthodiques. Des tuyaux de vapeur couraient le long des parois, exhalant des nuages gris qui se mêlaient à l'air chargé d'ozone et de métal chaud. Des hommes en blouse grise s'affairaient devant des établis, courbés sur des circuits de laiton brillant, assemblés avec une précision chirurgicale.
Elias reconnut l'alchimie. La même qu'il avait vu fonctionner dans les bas-fonds, mais raffinée, industrialisée. Ses propres principes, améliorés, perfectionnés, poussés dans leurs retranchements. Des machines qu'il n'aurait jamais osé imaginer, qu'il avait seulement rêvées en secret dans son atelier, étaient là, opérationnelles, produisant des panneaux de mémoire en série.
« Bienvenue à la Fonderie Intérieure, monsieur Thorne. » Ashworth lui-même apparut, émergeant de derrière un monolithe de verre et d'acier, vêtu d'un tablier de cuir et de gants de forge. Il semblait à l'aise, presque jovial. « Je vous avais dit que vous travailleriez pour moi. J'avais simplement omis de préciser l'environnement. »
Elias cracha un filet de sang.
« Vous aviez aussi omis de préciser que j'avais le choix. »
« Le choix est une illusion, » dit Ashworth, s'approchant. « Je vous l'ai prouvé à plusieurs reprises. Votre mère l'a compris. Votre sœur l'a compris, elle aussi. »
Le mot frappa Elias comme un poing dans le ventre.
« Lila... »
Ashworth haussa un sourcil, amusé.
« Ah. Vous saviez. Bien. Cela simplifiera les présentations. »
Il se retourna et fit un signe de la main vers l'autre côté de la caverne, là où une passerelle métallique reliait les deux sections du laboratoire.
Elle se tenait au bord de la passerelle, penchée sur une console de cuivre. Une femme, dans une robe grise de technicienne, les cheveux bruns attachés en un chignon sévère. Ses doigts bougeaient avec une dextérité prodigieuse, soudant des fils minuscules, ajustant des engrenages qui tournaient avec un bourdonnement régulier.
Elias la reconnut.
Il l'aurait reconnue n'importe où. La courbe de sa nuque, la manière dont elle se mordait la lèvre en se concentrant, le léger tremblement de sa main gauche — un tic qu'il avait admiré depuis l'enfance, quand elle l'emmenait voler des pièces dans les ateliers du quartier pour fabriquer ses premiers mécanismes.
Elle leva la tête. Ses yeux le traversèrent comme s'il était transparent.
« Lila, » dit-il, le mot brisé.
Elle inclina la tête, une expression de politesse studieuse sur le visage. Rien. Aucun éclair de reconnaissance. Aucun frisson.
« Vous êtes le nouveau théoricien qu'on m'a annoncé ? » demanda-t-elle, d'une voix qu'il n'avait jamais entendue, plate et mécanique, débarrassée de toute couleur émotionnelle. « Il y a une erreur dans vos calculs de résonance sur la plaque de cuivre. Je l'ai remarquée hier. »
Elias la dévisagea, le monde se vidant autour de lui. Ashworth sourit, derrière lui.
« Le processus d'effacement fonctionne mieux que prévu, n'est-ce pas ? » dit-il, presque tendrement. « Elle est excellente. Une de mes meilleures collaboratrices. Elle a oublié qu'elle avait un frère, une mère, un passé. Elle ne pense plus qu'à la mécanique. C'est libérateur, vous ne trouvez pas ? »
Le sol se déroba sous les pieds d'Elias. Lila — sa Lila, celle qui l'avait protégé des brutes de l'orphelinat, celle qui avait volé des livres de mécanique pour lui apprendre à lire les plans, celle dont le rire résonnait encore dans ses souvenirs — le regardait sans le voir. Elle l'observait comme une pièce étrangère, comme un engrenage qui ne s'ajustait pas à son mécanisme.
« Vous voulez que je vous montre où se trouve votre atelier ? » demanda Lila, déjà détournée. « Il y a du travail qui vous attend. »
Ashworth posa une main sur l'épaule d'Elias, la pression presque paternelle.
« Prenez votre temps, mon cher. Je vous rappelle que votre ami le forgeron est encore en vie. Pour l'instant. »
Elias resta planté, les menottes serrées autour de ses poignets, regardant sa sœur s'éloigner dans la lumière bleue, déjà absorbée par sa tâche.
Le cœur broyé, il comprit enfin le prix de sa découverte.
Il n'avait pas seulement trahi Bert. Il avait trouvé sa sœur.
Et elle ne le connaissait plus.
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