La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 34: The Fall of the House
La fumée de l'explosion retombait encore sur Whitehall quand Elias franchit les grilles du palais, les sceaux forgés lourds dans sa poche intérieure. Les gardes, désorganisés par la panique qui gagnait la ville, ne lui opposèrent qu'une résistance molle. Il les écarta d'un coup d'épaule, son pistolet à vapeur braqué devant lui, et descendit l'escalier de marbre qui menait aux bureaux du gouvernement.
La porte du bureau de Lord Marwood était entrebâillée. Elias la poussa du pied.
Marwood était assis derrière son bureau, les mains croisées, un verre de cognac posé devant lui. Il avait l'air presque détendu, comme si la chute de la ville n'était qu'un contretemps mineur. Il leva les yeux quand Elias entra, et ses lèvres s'étirèrent en un sourire mince.
« Thorne. Je me demandais combien de temps il vous faudrait. »
Elias ne baissa pas son arme. « Vous savez pourquoi je suis ici. »
« Pour me tuer ? » Marwood haussa un sourcil. « Ou pour entendre ce que j'ai à dire avant de le faire ? »
Le canon du pistolet d'Elias ne vacilla pas. « Vos crimes sont écrits dans ces sceaux. Les saisies de terres. L'inspecteur que vous avez fait assassiner. Le réseau de diffusion. Tout sera rendu public. »
Marwood rit doucement, et le son était froid, métallique. « Vous croyez que cela suffira ? Que révéler mes méfaits changera quoi que ce soit ? » Il se pencha en avant, les coudes sur son bureau, soudainement sérieux. « Thorne, vous ne comprenez pas l'échelle de ce que vous affrontez. »
Elias fit un pas de plus. « Expliquez-vous. »
« Le gouvernement, la Couronne, les bureaux — tout est corrompu. Pas par moi, croyez-moi. J'hérite d'un système qui était déjà pourri avant ma naissance. Les saisies que vous avez découvertes ne sont que la partie visible de l'iceberg. Le meurtre de l'inspecteur ? Une goutte d'eau dans un océan de sang. » Marwood leva son verre, le fit tourner entre ses doigts. « La technologie de votre père, vos résonateurs, le réseau de diffusion — ce n'est qu'un outil. Un moyen élégant de renforcer un contrôle qui existe déjà depuis des siècles. Le vrai secret, c'est que tout le monde est complice. Les ministres, les juges, les industriels, les banquiers. Même certains de vos chers mécaniciens dissidents. »
Elias sentit ses mâchoires se serrer. « Des mensonges. »
« Vraiment ? » Marwood posa son verre avec un claquement sec. « Alors pourquoi croyez-vous que personne n'a jamais réussi à réformer quoi que ce soit ? Pourquoi les scandales éclatent et disparaissent sans laisser de traces ? Parce que ceux qui devraient enquêter sont eux-mêmes impliqués. » Il se leva lentement, sans geste brusque. « Vous pensez me tuer et tout sera fini. Mais je ne suis que le visage d'un système entier. Le dixième relais, celui de Whitehall ? Ce n'est pas le mien. Je n'ai jamais su qui l'avait installé. »
Elias hésita. Une fraction de seconde. Marwood le vit.
« Ah. Vous ne saviez pas. » Marwood sourit à nouveau, plus large cette fois. « Vous pensiez avoir affaire à un seul homme. Mais vous affrontez une hydre. Coupez une tête, deux autres repousseront. Vous voulez en finir avec le contrôle, avec l'oppression ? Alors il vous faudra révéler tout. Tout ce que vous savez, tout ce que vous avez découvert. Et encore, cela ne suffira peut-être pas. »
Le pistolet d'Elias trembla. Sa mère lui revint en mémoire — le fracas du véhicule à vapeur, l'explosion orange dans la nuit de Bloomsbury. Il avait serré les dents pour ne pas crier, avait continué à avancer malgré la douleur. Et maintenant cet homme osait lui dire que tout cela n'avait servi à rien ?
« Vos paroles ne changeront rien », dit Elias, et sa voix était rauque. « Vous êtes le dernier maillon que je peux atteindre. Et je vais le briser. »
Marwood haussa les épaules avec une indifférence presque dédaigneuse. « Alors faites ce que vous avez à faire, Thorne. Mais rappelez-vous mes paroles quand vous découvrirez que la corruption ne meurt pas avec moi. Elle se réincarne. Elle trouve de nouvelles formes. Elle se cache dans les recoins que vous n'avez pas encore explorés. »
Elias pressa la détente.
Le coup partit avec un bruit sourd, étouffé par l'épaisseur des murs. Marwood s'effondra contre son bureau dans un bruit de papier froissé, puis glissa lentement sur le sol, laissant une traînée rouge sur le bois verni. Le silence retomba, épais et lourd.
Elias resta immobile, le pistolet toujours tendu, les yeux fixés sur le corps. Il aurait dû ressentir quelque chose — une libération, un soulagement, une satisfaction. Mais il ne sentait que le vide. Le même vide qu'il avait ressenti en regardant la silhouette de sa mère disparaître dans les flammes.
Il abaissa son arme lentement et s'approcha de la fenêtre du bureau. La ville s'étendait devant lui, plongée dans son habituelle brume de charbon. Les toits s'entassaient à l'infini, gris et sales, et quelque part, dans les profondeurs, une armée d'enfants travaillait dans des ateliers sans fenêtres pour nourrir les machines de l'empire.
Sur le bureau, un dossier ouvert attira son regard. Il le ramassa distraitement. C'était un plan, soigneusement étalé, avec des annotations manuscrites. Un plan de réseau — plus vaste, plus ambitieux que celui qu'ils avaient découvert. Le mot « fusion » apparaissait plusieurs fois, barré et remplacé par « diffusion », accompagné d'esquisses de tours-relais reliées entre elles par des lignes pointillées. Et en haut de la page, écrit d'une encre élégante, la mention : « Proposition soumise à Sa Majesté ».
Le cœur d'Elias se serra. Dans sa poche, les sceaux forgés pesaient soudain doublement lourds.
Il avait cru qu'en tuant Marwood, en révélant ses crimes, il aurait accompli quelque chose de durable. Mais Marwood avait raison sur un point : cet homme n'était qu'un rouage dans une machine plus grande. Le gouvernement tout entier était infecté. La Couronne elle-même, peut-être. Et la technologie de son père — cette merveille fragile et dangereuse — n'était qu'un moyen de plus pour eux de renforcer leur emprise.
Il pensa à sa mère. À ce qu'elle lui avait dit, dans l'atelier caché, en lui montrant les notes de son père. « La mémoire est un droit, pas un privilège. » Son père l'avait compris. Sa mère l'avait compris. Et Elias comprenait maintenant que les mots ne suffiraient pas. Il fallait des actes.
Des actes visibles. Des actes que personne ne pourrait ignorer.
Il fourra le dossier dans sa poche à côté des sceaux et quitta le bureau sans un regard en arrière. Le palais était silencieux — les fonctionnaires avaient fui ou se cachaient, et les couloirs déserts résonnaient sous ses pas. Il sortit par une porte de service, puis s'enfonça dans les ruelles sombres de Westminster, les mains vides, le cœur lourd.
Il retrouva Lila une heure plus tard dans l'atelier réquisitionné près de la Tamise. Elle était seule, penchée sur une table encombrée de circuits de cuivre et de plaques de bronze, l'ampoule à vapeur grésillant au-dessus de sa tête. Quand elle leva les yeux, elle ne dit rien. Elle le regarda, vit ses mains vides, vit son regard fixe, et elle sut.
« C'est fait », dit-elle. Ce n'était pas une question.
« Oui. » Il s'assit en face d'elle et posa le dossier sur la table entre eux. « Mais ça ne suffira pas. »
Lila parcourut les documents en silence, ses doigts suivant les lignes des croquis. Quand elle releva la tête, ses yeux étaient plus sombres qu'avant.
« Le réseau de la Couronne. » Elle murmura. « Le dixième relais. Il ne s'agit pas seulement de Marwood, n'est-ce pas ? »
Elias secoua la tête. « L'empire est corrompu jusqu'à l'os. Révéler les crimes d'un seul homme ne changera rien. Il faut révéler tout. La technologie, les plans, la corruption — tout. Au public. A tout Londres. »
Lila considéra longuement sa proposition. Le silence entre eux se chargea de toutes leurs disputes passées, de ses doutes, de sa méfiance. Puis elle poussa un soupir et ouvrit un tiroir rempli d'ampoules de bronze, parfaitement polies.
« Il faudra fabriquer un émetteur de grande portée », dit-elle. « Les résonateurs miniatures n'ont pas la puissance nécessaire. Et il faudra un message — un enregistrement suffisamment clair pour que tout le monde comprenne, suffisamment fort pour qu'on ne puisse pas l'ignorer. »
Elias la regarda, une lueur nouvelle dans ses yeux. « Vous voulez bien m'aider ? »
Lila leva les yeux vers lui, et pour la première fois depuis des semaines, quelque chose dans son regard s'adoucit.
« Quelqu'un doit le faire », dit-elle simplement. « Et vous avez l'air déterminé à y laisser votre vie. Autant que je sois là pour vous arrêter si vous allez trop loin. »
Elias ne sourit pas tout à fait, mais quelque chose dans sa poitrine se desserra. Il tira les sceaux de sa poche et les posa à côté du dossier.
« Alors commençons », dit-il. « Il est temps que Londres apprenne la vérité. »
Dehors, la brume du soir commençait à s'épaissir, s'enroulant autour des réverbères comme des doigts osseux. Dans l'atelier, à la lumière dansante de l'ampoule à vapeur, Elias et Lila se penchèrent sur la table, leurs ombres mêlées au plan d'une transmission qui allait ébranler l'empire.
La nuit était calme, pour l'instant. Mais elle ne le resterait pas longtemps.
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