La Garde de Nuit du British Museum
Lire le chapitre 1: First Light
La dernière visiteuse quitta la Grande Cour sous l’œil impassible des gardes. Eamon Cole la regarda franchir la ligne de sécurité, son sac à main serré contre la poitrine, puis la porte tournante avala son manteau rouge dans la nuit londonienne. Le silence retomba, dense, presque solide.
— Terminal, fermeture confirmée, dit une voix dans son oreillette.
Il pressa le bouton de son micro.
— Cole, reçu. Je commence la ronde.
Les lumières principales s’éteignirent une à une, laissant place à la pénombre bleutée des éclairages de sécurité. Le British Museum, immense vaisseau de pierre et de verre, respirait autrement la nuit. Le jour, c’était un monstre bruyant, grouillant de visiteurs. La nuit, ses murs semblaient se souvenir de leur propre poids, de tout ce qu’ils contenaient.
Eamon aimait cette heure. Elle lui rappelait les tours de garde à Kaboul, cette même solitude à la frontière du connu et de l’inconnu. Seulement ici, l’ennemi était abstrait. Un voleur, peut-être. Un vandale. Rien qui puisse lui rappeler ce qu’il avait vu, ce qu’il avait fait.
Il longea la salle grecque d’abord, son faisceau glissant sur les plis figés des marbres. Puis la section égyptienne. Ses pas faisaient un bruit régulier sur le parquet, et il comptait mentalement ses foulées — cinquante, cinquante et une — lorsqu’il s’arrêta.
Un son. Infime. Un bourdonnement, presque une vibration, trop grave pour être une conversation, trop continu pour être un simple grésillement d’ampoule.
Il coupa son faisceau et tendit l’oreille.
Le bourdonnement venait de la salle égyptienne. Il en fit le tour complet, vérifiant que personne n’était resté caché derrière un sarcophage ou dans l’ombre d’une stèle. Rien. Le son persistait, régulier, comme un moteur à bas régime.
Puis il vit la statue d’Anubis.
La réplique — l’original était à Dendérah, il le savait pour l’avoir lu sur une étiquette un soir d’ennui — se tenait droite près de la rosette de granit. Dans la pénombre, ses yeux de pierre semblèrent s’allumer un instant d’un vert pâle. Eamon cligna des yeux. La lumière violette du plafond n’expliquait pas cette teinte. Il fit un pas vers elle, et le bourdonnement s’intensifia d’un cran, comme s’il répondait à sa proximité.
— Doucement, marmonna-t-il.
Il passa sa main gantée devant les yeux de la statue, comme pour vérifier qu’elle ne suivait pas le mouvement. Rien. Ses yeux était morts, de simples pierres taillées.
Mais le bourdonnement ne s’arrêtait pas.
Il fit demi-tour, décidant que cette affaire attendrait son rapport de fin de poste. Il y avait autre chose à vérifier ce soir. La nouvelle acquisition du département : le Codex des Échos. Arrivé le matin même par avion cargo, escorté par deux agents du service culturel. Eamon avait signé les bordereaux, comme toujours. Mais quelque chose dans cette pièce l’avait mis mal à l’aise, un détail qu’il n’arrivait pas à identifier.
La salle des Manuscrits était la plus petite du circuit de nuit, une alcôve rectangulaire aux murs lambrissés, où l’on gardait les trésors fragiles : parchemins, cartes anciennes, premiers codex. Le nouveau venu trônait au centre, sous une cloche de verre hermétique.
Le Codex des Échos n’avait pas de nom évident sur sa plaque. Juste une date : « VIIe siècle. » Et une provenance : « Atelier inconnu, Nord de l’Afrique. » Eamon avait vu des centaines de lames de ce genre à sa droite, et pourtant celui-ci l’avait arrêté net en déchargeant la caisse.
La couverture était faite d’un cuir qu’il n’avait jamais vu encore : trop sombre pour du veau, trop lisse pour du mouton. Le fermoir de bronze était tordu, comme si quelqu’un avait tenté d’ouvrir le livre par la force avant de renoncer.
Ce soir, en s’approchant, il sentit d’abord le froid. Pas celui de la climatisation, mais un froid plus profond, qui semblait émaner du livre comme une respiration retenue. Il s’arrêta à un mètre de la vitrine. Sa peau se hérissa sous l’uniforme.
Le bourdonnement de l’autre salle n’était plus. Il régnait ici un silence absolu, un silence qui n’avait rien de naturel. Eamon connaissait les salles de musée vides. Elles n’étaient jamais vraiment silencieuses — il y avait toujours le ronronnement du chauffage, le grincement d’une poutre qui se tasse, le souffle lointain de la circulation.
Ici, même ses propres pas semblaient s’absorber dans le sol, comme si le Codex dévorait le son.
Il fit un pas de plus. À travers le verre, il distingua les contours du fermoir. Les arêtes du bronze étaient couvertes d’inscriptions fines, impossibles à lire à cette distance. Mais il avait bonne mémoire pour les symboles. Il avait appris quelques rudiments d’arabe et de copte pendant des années passées en région — pour comprendre les tribunaux locaux, pour lire les enseignes d’échoppes, pour survivre à des questions qu’il aurait préféré ne pas se poser.
Ces lettres n’étaient ni l’un ni l’autre. Elles étaient plus anciennes, plus anguleuses, rappelant des traités de géométrie qu’il avait vus dans des monastères éthiopiens, sans jamais les comprendre.
Il colla son visage à la vitre. Son souffle ne laissa aucune trace sur le verre. Normal. La cloche était climatisée à température constante. Ni le froid ni l’humidité ne devaient atteindre le livre.
Mais le froid l’atteignait, lui. Il avait le dos glacé, les mains glacées.
Le Codex, lui, exsudait une atmosphère qui semblait être sa seule démonstration d’existence. Eamon passa son oreillette et décrocha le téléphone mural qui surplombait la console d’alarme. Il composa le poste de régie.
— Allez, réponds, murmura-t-il.
Une sonnerie. Deux. Trois.
— Oui ? La voix de Jamal, le technicien de nuit, était ensommeillée.
— C’est moi. Dis-moi, t’as du nouveau sur le dossier de la pièce égyptienne, celle avec le bourdonnement ? La statue d’Anubis.
— Anubis ? Tu veux dire le dieu des morts ? Rien de spécial. Elle vient d’une donation privée en 2019, une copie datant de l’époque ptolémaïque, probablement un modèle d’école qui servait pour la vénération domestique.
— Elle brillait à l’instant, dit Eamon.
— Elle brillait ? Genre… elle avait des reflets ?
— Des yeux lumineux. Vert pâle. Environ trois secondes.
Il y eut un silence à l’autre bout. Puis une respiration plus profonde.
— Écoute, Eamon, moi je vérifie les caméras, mais je peux te dire d’avance que je ne verrai rien. Tu es dans la salle des Manuscrits ?
— Le Codex arrive de face.
— Il est bien sagement dans sa vitrine ?
— Bien sagement, oui. Mais il fait froid autour de lui. Plus froid qu’il ne devrait.
— Une fuite de climatisation ? Je peux envoyer quelqu’un.
— Non, laisse tomber. Je vais faire un tour complet et je reviens sur la zone.
Il raccrocha sans attendre de réponse. Il avait appris, il y a bien longtemps, que certaines choses ne passaient pas par les canaux officiels. Il sortit de sa poche une petite lampe torche à faisceau large et éclaira la base de la vitrine du Codex. Le socle de bois clair était monté sur des charnières de laiton, scellées par des cachets de cire du musée.
Il passa sa main sous le socle. Un courant d’air, glacial, s’échappa de dessous, comme si le plancher lui-même respirait.
— Tu n’es pas d’ici, toi, dit-il à voix basse, les yeux fixés sur le livre.
Le bourdonnement revint, faible mais présent, cette fois directement sous ses pieds. Il venait d’en dessous. De la salle voisine ? Du sous-sol de stockage ?
Il dirigea son faisceau vers la porte de service, celle qui menait aux escaliers de maintenance. Elle était entrouverte. Elle était toujours verrouillée à cette heure, il le savait. Il vérifia son trousseau : les clés étaient à sa ceinture.
Pourtant, la porte s’ouvrait déjà toute seule, lentement, sans un bruit, dans un léger halo de poussière dorée.
Eamon fit un pas vers elle, puis s’arrêta. Hors de question de quitter cette pièce sans s’être assuré que le Codex ne risquait rien. Il verrouilla la porte de la salle des Manuscrits avec sa clé principale, puis il s’avança vers le couloir sombre.
Le faisceau de sa torche révéla trois marches de pierre descendant vers le sous-sol. Il ne l’avait pas prise souvent, ce couloir servait au personnel technique uniquement. Pourtant, au bas des marches, il distingua une lumière rouge qui pulsait lentement, une lumière qu’il n’avait jamais vue ici.
Il dégaina son talkie-walkie.
— Jamal, tu m’écoutes ?
— Je t’écoute. Qu’est-ce que tu fais ? Tu es sur quel canal ?
— Canal deux. J’ai une porte entrouverte sur l’accès maintenance, section B7.
Un silence.
— B7 n’a pas de sortie d’urgence, Eamon. B7 n’existe pas dans tes plans.
Eamon regarda sa carte de poche. La salle voisine était marquée comme réserve de sculpture, mais les escaliers menaient — selon les plans officiels — à une impasse.
Pourtant ils menaient quelque part. La lumière rouge pulsait toujours, plus régulière, comme un cœur qui se réveille.
Il posa la main sur la rampe métallique et commença à descendre, dans le froid qui n’avait pas diminué d’un degré.