La Garde de Nuit du British Museum
Lire le chapitre 21: Pottery's Secret
Le soldat d’argile pesait à peine plus lourd qu’une brique creuse. Eamon le tenait à deux mains, les yeux plissés dans la pénombre de la salle coréenne. Le bras lui brûlait encore de la piqûre du scarabée mécanique, mais la douleur s’était muée en un picotement insistant qui pointait droit vers le sol, vers l’étalage de céramiques et de poteries funéraires.
Il déposa le soldat sur un socle vide, entre deux jarres aux reflets verdâtres. La salle sentait la poussière et le vernis, un mélange familier qui aurait dû le rassurer. Rien ne le rassurait plus ce soir.
Le soldat mesurait une trentaine de centimètres. Son visage d’argile était grossier, presque abstrait, mais sa posture trahissait une précision militaire : épaules droites, bras le long du corps, main droite ouverte vers le ciel. Comme s’il attendait quelque chose. Une arme, peut-être. Eamon sortit son poignard — celui qu’il avait reçu de Maggie des semaines plus tôt, celui qui avait servi à briser le premier sceau — et le compara à la main ouverte du soldat.
La lame s’emboîtait parfaitement dans la paume d’argile. Comme si elle avait été moulée pour cela.
Il hésita. Son arme. Son seul recours physique dans ce musée devenu piège vivant. Le dragon de jade l’attendait, patient, derrière sa cage d’énergie. Sans poignard, il n’aurait que ses poings et sa volonté.
Mais la promesse était la promesse. Et la main du soldat était vide depuis deux mille ans.
Eamon glissa la lame dans la paume d’argile. Un déclic sourd, presque humain, résonna dans la salle. Les fissures du soldat s’illuminèrent d’une lueur ambrée, comme si la terre elle-même s’éveillait, et l’argile se mit à trembler. Puis, tout autour d’Eamon, les poteries de la collection coréenne vibrèrent sur leurs étagères. Les jarres, les bols, les urnes funéraires, chacun émit une note différente, un carillon de faïence et de terre cuite qui monta en crescendo.
Le sol se déroba sous ses pieds.
Non pas physiquement — il resta debout, les jambes écartées pour garder l’équilibre — mais la réalité autour de lui se déchira. Les murs de la salle coréenne s’estompèrent, remplacés par une plaine infinie sous un ciel de nuit clouté d’étoiles. Des centaines, des milliers de soldats d’argile se tenaient en rangs serrés, leurs silhouettes figées dans une éternité minérale. Eamon marchait entre eux, ou plutôt, il était l’un d’eux. Il sentait la terre dans ses veines, la lourdeur de la glaise dans ses membres.
Devant lui, un tumulus s’élevait contre le ciel. Une armée entière, enterrée pour servir un empereur dans l’au-delà. Eamon comprit d’instinct : il assistait à l’instant de la création, au moment où l’armée de terre cuite avait été scellée dans la tombe.
Mais quelque chose clochait. Un des soldats, le premier de la rangée, n’était pas en argile. Ses traits étaient ciselés dans un bronze sombre, et son épée — une lame longue et fine, ornée de motifs en spirale — manquait. Son fourreau était vide, pendu à sa ceinture, et ses yeux de bronze fixaient l’horizon avec une impatience figée.
Le général. Eamon le reconnut sans savoir comment. Le corps en bronze, la posture d’autorité, la trace d’une trahison dans la courbure des épaules. Le dragon de jade avait parlé d’un frère jaloux, d’une promesse rompue. Mais ici, dans cette vision, c’était autre chose. C’était un homme qui avait choisi l’amour contre la loyauté, et qui avait payé le prix fort.
La vision se resserra. Le général de bronze ouvrit la bouche — une fissure apparut dans le métal, et une voix en sortit, profonde et granuleuse, comme deux pierres qui se frottent.
« L’épée. Tu l’as prise à mon frère. Tu me la rapportes. »
Eamon cligna des yeux. Il n’était plus dans la plaine. Il était revenu dans la salle coréenne, le souffle court, une main appuyée contre le mur de verre de la vitrine. Le soldat d’argile, devant lui, tenait désormais une épée de bronze qui n’était pas son poignard — ou plutôt, qui était la somme de son poignard et de quelque chose d’autre. Une lame ancienne, forgée dans la haine d’un frère et l’amour d’une femme.
L’arm-mark sur son poignet vibra. Le picotement se fit plus insistant, plus précis. Il pointait maintenant vers l’ouest, vers la salle des antiquités grecques et romaines. Le général. Le général de bronze l’attendait là-bas.
Eamon prit l’épée des mains du soldat. Le métal était froid malgré la vision, mais il semblait pulser d’une énergie ancienne. Il la soupesa un instant, puis la fixa à sa ceinture là où le poignard avait reposé. Le cliquetis du fourreau improvisé résonna dans le silence de la salle.
« Tu pourrais courir », murmura une voix derrière lui.
Eamon se retourna. Le soldat d’argile n’avait pas bougé, mais son visage grossier semblait plus expressif maintenant. Les lèvres de terre cuite, entrouvertes, avaient prononcé ces mots.
« Je ne cours pas », répondit Eamon. Sa voix était plus ferme qu’il ne l’aurait cru. « Et toi, tu parles ? »
« Je suis enterré depuis deux mille ans. La parole me revient lentement. » Le soldat inclina la tête. « Mon général t’attendra dans la salle des Grecs. Mais il te mettra à l’épreuve. Il l’a toujours fait. »
« Quelle épreuve ? »
« Celle que tu devras deviner seul. C’est le prix de la confiance d’un traître. »
Le soldat se tut, sa lueur ambrée s’éteignant peu à peu. Ses yeux d’argile se révulsèrent dans une position de repos, et il redevint un simple objet sur un socle, parmi des centaines d’autres.
Eamon resta immobile une longue minute, l’épée au côté. Dehors, par les fenêtres hautes de la salle, le ciel commençait à pâlir. L’aube approchait. Le dragon de jade n’avait pas fixé de délai, mais Eamon sentait le poids du temps comme une corde qu’on tire autour de sa poitrine. Le général de bronze était une étape, pas un point final. Et quelque part au fond de sa mémoire, la voix de Wainwright résonnait encore : la vraie bataille n’était pas dans le musée.
Il traversa la galerie coréenne, passa sous le linteau de pierre et déboucha dans le grand hall vide. Le marbre des sols renvoyait ses pas en écho. La salle des antiquités grecques et romaines s’ouvrait devant lui, vaste et froide, avec ses rangées de statues mutilées et de frises dépouillées par le temps.
Une silhouette l’attendait au centre, entre deux colonnes de marbre.
Haute, massive, drapée dans une armure de bronze qui semblait avoir été coulée sur sa peau même. Le visage n’était plus d’argile ni de bronze, mais de chair — vieilli, ridé par deux mille ans de colère et de chagrin. Et dans ses yeux, Eamon vit la lueur ambrée du soldat d’argile, la même lueur que celle qui avait consumé le poignard.
« Tu as traversé la terre pour me trouver », dit le général. Sa voix était la même que dans la vision, granuleuse et profonde. « Alors tu sais déjà que j’ai trahi. La question n’est pas de savoir pourquoi. La question est de savoir ce que tu es prêt à perdre pour que je t’aide. »
Eamon posa la main sur l’épée à sa ceinture. La lame était tiède, comme si elle réagissait à la présence de son ancien maître.
« Perds ton temps à me raconter ton histoire », dit-il. « Le jour se lève. Explique-moi ce que je dois faire. »
Le général sourit. Un sourire sans joie, qui creusa davantage ses rides.
« Il y a deux mille ans, j’ai choisi l’amour contre mon empereur. J’ai caché celle que j’aimais dans une tombe sans nom, loin de l’armée de terre cuite qui devait servir mon frère dans l’au-delà. Pour la retrouver, pour briser ma trahison et libérer le dragon de sa promesse, tu dois aller dans le jardin de nuit qui borde le musée. Sous les rosiers anciens, il y a une stèle brisée. Elle porte son nom. »
Eamon attendit la suite. Le général laissa le silence s’étirer.
« Une rose. Une seule. Tu la cueilleras du buisson qui pousse à côté de la stèle, et tu la déposeras sur sa tombe. Ce sera mon pardon. Ce sera aussi ta porte de sortie. »
« C’est tout ? Une fleur ? »
Le général rit doucement, et son rire ressemblait à du métal qu’on écrase lentement.
« C’est tout. Mais la tombe est gardée, soldat. Elle l’est depuis deux mille ans. Et le gardien n’est pas sensible aux promesses. Tu devras décider ce que vaut la rose. Si tu la cueilles, tu perds quelque chose de toi. Si tu y renonces, tu perds tout le reste. »
L’épée dans la main d’Eamon vibra, presque imperceptiblement. Le général recula, sa silhouette se fondant dans les ombres des colonnes.
« Va vite », murmura-t-il avant de disparaître. « Le jardin se referme à l’aube. Et je n’ai pas envie de t’attendre encore deux mille ans. »
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