La Garde de Nuit du British Museum
Lire le chapitre 22: The General's Debt
La lumière du hall grec tombait en lames pâles sur les statues mutilées, mais Eamon ne vit aucune forme spectrale l’attendre. Le bronze qu’il tenait pesait étrangement, comme s’il avait absorbé la chaleur de sa main. Le général lui avait parlé de la nuit, pas de la Grèce. Il fallait suivre la carte.
Le bras marqué le tira vers l’ouest, à travers la galerie des Romains, où les bustes d’empereurs semblaient le dévisager depuis leurs niches. Ses bottes claquaient sur le marbre, et chaque écho lui renvoyait le compte à rebours qui tournait dans sa tête.
— Tu es en retard, Cole.
La voix sortit d’un sarcophage exposé au centre de la salle. Eamon s’arrêta. Le couvercle de pierre n’avait pas bougé, mais une silhouette grise se détachait déjà du relief sculpté, comme si elle avait toujours été là, patiente, figée dans un bas-relief qui n’existait que pour elle.
Le général était petit pour un homme de guerre. Son armure romaine était cabossée, sa cape déchirée sur une épaule, et son visage portait la marque indélébile de celui qui a choisi le mauvais camp et le sait depuis des siècles.
— Tu as la lame ? demanda-t-il.
Eamon leva le bronze. La lumière de la salle glissa dessus, révélant des gravures que le clay soldier avait dû surgir de nulle part.
Le général hocha la tête, lentement.
— Elle appartenait à mon frère d’armes. Un homme loyal. Moi, je ne l’étais pas. J’ai trahi mon empereur pour une femme que les dieux avaient rendue plus belle que la raison.
Eamon baissa l’épée.
— La rose du jardin lui est destinée.
— Oui.
— Et vous ne pouvez pas la cueillir vous-même.
Le général eut un rire amer.
— Je ne peux plus toucher au monde des vivants. La rose pousse sur sa tombe. Elle est gardée. Les morts n’ont pas le droit de dérober aux jardins ce qui nourrit la terre des vivants. Mais toi, tu es encore entre deux mondes. Tu peux l’y prendre.
— Et si je refuse ?
La silhouette se figea. Quand elle parla de nouveau, sa voix n’avait plus la même chaleur.
— Alors le dragon gardera ta carcasse dans sa cage de jade jusqu’à ce que l’aube consume la promesse que tu as faite. Et tu deviendras un nouveau vaisseau pour la Demeure Noire. Crois-moi, j’ai vu ce que ça fait à un homme. Pas toi. Le monstre derrière tes yeux.
Eamon sentit le froid de la salle lui mordre la nuque. Le souvenir de Wainwright, dévoré de l’intérieur, lui traversa l’esprit. Ce qui restait de lui dans la salle des balances gémissait encore.
— La tombe. Elle est où ?
— Bunhill Fields.
Eamon cligna des yeux.
— Le cimetière ?
— Pas le grand, non. Une parcelle oubliée, derrière le mur nord. Elle est enterrée là depuis mille sept cents ans, sous un if qui a survécu aux incendies et aux guerres. Personne ne vient la voir. Moi, je l’ai aimée jusqu’à détruire un empire. Mais je ne peux pas marcher.
Il tendit une main spectrale. Eamon ne la prit pas, mais il sentit le froid qui en émanait.
— La rose doit être posée sur la pierre avant le premier chant des oiseaux. Après, les jardins se referment. La gardienne reprend ce que les vivants ont osé voler. Et le dragon te gardera éternellement.
— Vous parlez d’une gardienne. Quel genre ?
— Plantagenêt.
Eamon attendit la suite. Le général baissa la tête.
— Une créature de la vieille aristocratie anglaise. Elle ne dort jamais. Ses racines descendent aussi profond que les galeries du musée. Elle sent la moindre main qui effleure ses tiges. Si elle te capture, elle ne te tuera pas. Elle t’incorporera. Tes os deviendront des branches, ton sang de la sève. Tu resteras conscient pendant des siècles, à sentir tes doigts pousser comme des racines à travers le sol de Londres.
— Charmant.
— Ce n’est pas une menace. C’est un fait. Elle est déjà au courant que tu viens. La question est de savoir si tu survivras à sa première attaque.
Eamon glissa le bronze dans sa ceinture. Il n’avait plus son couteau. Plus de sifflet. Plus de ligne avec Maggie. Il marchait nu dans la nuit, avec pour seule arme une épée qui appartenait à un traître et une promesse faite à un roi mort depuis trois mille ans.
— Et si je pose la rose, le dragon me relâche ? Le général hocha la tête.
— Il devra honorer son propre serment. Mais trouve le nom de ma bien-aimée sur la pierre avant de poser la rose. Si tu déposes un hommage sur la mauvaise tombe, elle saura que le don est faux, et la gardienne le considérera comme une insulte.
Une lumière pâle commença à tracer des lignes sur le sol. Eamon baissa les yeux : un plan du cimetière se dessinait sous ses pieds, la parcelle nord clignotant au cœur du dessin.
— Anna Sabella, murmura le général. Retiens bien ce nom. Il est la clé. Pas le mien. Si tu prononces mon nom en approchant, elle saura que je t’ai envoyé. Et elle choisira de te dévorer lentement.
Eamon releva la tête. Le général s’estompait dans la pierre du sarcophage, se refondant dans le bas-relief d’origine comme s’il n’avait jamais été autre chose qu’un décor.
— Une dernière chose, Cole. La rose que tu vas cueillir ne sera pas rouge.
Le visage spectral disparut. La salle redevint vide. Eamon resta seul avec le bronze et le nom d’une femme morte depuis des siècles.
Il vérifia son bras. La marque du scarabée s’était recalibrée : elle pointait désormais vers le nord-est, vers le jardin gothique du musée. Derrière lui, dans la salle des balances, il sentait encore la vibration sourde des plateaux d’or qui attendaient. Attendaient quoi ? Une âme. Un sacrifice. La sienne, peut-être.
Il s’engagea dans le couloir descendant, son épée au poing. Le silence du musée était absolu, mais sous ses bottes, il percevait quelque chose de neuf : un rythme lent, régulier, comme un pouls végétal qui montait des sous-sols.
Le jardin. C’était déjà éveillé.
Et il savait qu’Eamon venait.
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