La Garde de Nuit du British Museum
Lire le chapitre 25: True Debt
Le verre brisé crissait sous ses semelles. Eamon traversa la galerie égyptienne au pas de charge, le poing serré sur la rose blanche dont les pétales semblaient absorber la lumière plutôt que la refléter. Vance avait une longueur d’avance, mais les escaliers mécaniques immobilisés et les salles en enfilade jouaient en sa faveur. Il connaissait chaque recoin de ce labyrinthe de pierre et d’histoire.
Il atteignit la rotonde qui précédait la Grande Cour lorsqu’une silhouette se matérialisa devant lui, translucide, drapée dans un uniforme de sécurité des années quatre-vingt-dix. Eamon freina des quatre fers, le souffle court.
— Danny.
Le fantôme esquissa un sourire triste. Les contours de son visage vacillaient comme une flamme au vent, mais ses yeux restaient d’une intensité troublante.
— Tu cours après la mauvaise personne, mon pote.
Eamon fit un pas de côté, tentant de contourner l’apparition. Danny glissa pour lui bloquer le passage.
— Je n’ai pas le temps pour tes devinettes de spectre. Vance est presque au dôme.
— Vance est précisément là où elle doit être. C’est toi qui es en retard.
Eamon s’immobilisa. Quelque chose dans le ton de Danny avait changé – une gravité qui n’avait rien à voir avec le collègue désinvolte qu’il avait côtoyé pendant des mois.
— Explique-toi. Vite.
Le fantôme jeta un regard par-dessus son épaule, comme s’il craignait d’être entendu par des oreilles qui n’étaient pas humaines.
— Je n’ai jamais été un simple gardien, Eamon. J’étais là pour surveiller Vance, pas le musée. Mon ordre venait d’en haut – bien plus haut que la direction. Nous savions qu’elle cherchait les écailles depuis des décennies. Mon job, c’était de la tenir à distance.
— Et tu es mort à la tâche, c’est ça ?
La pique partit toute seule, acérée par l’épuisement et la douleur qui pulsait encore dans sa poitrine – là où les écailles avaient été arrachées.
Danny ne releva pas.
— Ma mort, c’est elle. Pas un accident cardiaque, pas un malaise. Vance a trouvé un moyen de me neutraliser sans laisser de traces. Mais la mort ne m’a pas libéré de mon serment. Mon ordre m’a confié une dernière mission : m’assurer que tu arrives jusqu’au bout.
Eamon serra la rose plus fort. Les épines – qu’il ne voyait pas, mais qu’il sentait – s’enfoncèrent dans sa paume.
— Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ?
— Parce que tu es le seul qui ait jamais tenu les écailles sans en être consumé. Le seul qui ait traversé le jardin nocturne et en soit ressorti avec un but, pas une malédiction.
Danny leva la main. Entre ses doigts translucides apparut une mèche de cheveux – brune, fine, attachée par un fil de soie rouge. Elle semblait étrangement solide par contraste avec la nature éthérée du fantôme.
— Ma sœur. Elle s’appelait Brianna. Elle est morte il y a vingt ans, à vingt-trois ans. Son âme a été liée à un artefact dans la réserve – une balance de marchand sumérienne, précurseur des écailles que tu portais. Ma famille a conclu un pacte ce jour-là : chaque génération veillerait sur le Musée et sur ses secrets, pour que la dette de Brianna soit honorée.
Eamon regarda la mèche, puis le visage de Danny.
— Et tu me la donnes ? Ta propre sœur ?
— Ce n’est pas un don. C’est ma dette. Je n’ai pas réussi à protéger le Musée de Vance quand j’étais vivant. Je ne peux plus agir sur le monde physique. Mais elle – elle porte encore l’empreinte de la Balance Sumérienne. Un cheveu, c’est un lien. Un lien, c’est un chemin.
Il tendit la mèche vers Eamon. Lorsque leurs doigts se frôlèrent – ou plutôt lorsque les doigts d’Eamon se refermèrent sur le vide où flottait la mèche – un choc électrique parcourut son bras. La mèche se matérialisa dans sa paume, réelle, chaude, vivante.
— Pose-la sur les écailles quand tu auras rattrapé Vance, continua Danny. Elle ne débloquera pas le pouvoir des écailles – ce pouvoir n’appartient qu’à leur véritable gardien. Mais elle créera un lien. Un lien entre toi et chaque artefact qui a été pesé, jugé, condamné par une balance semblable.
— Pour quoi faire ? Pour que je ressente leur douleur ?
— Pour que tu puisses les guider. Les calmer. Les unir contre elle.
Une vibration parcourut le sol. Loin au-dessus, quelque part dans la verrière de la Grande Cour, un bruit de verre et de métal résonna – Vance commençait son rituel.
— Elle possède trois gardes, ajouta Danny dans un souffle. Des soldats égyptiens, réveillés par la nécropole de Saqqarah. Ils sont liés à la pierre noire – ils ne ressentent ni la peur ni la douleur. Tu ne peux pas les combattre.
— Alors comment je passe ?
Danny sourit. Pour la première fois, son visage s’illumina d’une expression presque fière.
— En leur montrant ce qu’ils sont réellement. Des prisonniers, pas des soldats. La mèche te permettra de voir leur vraie nature, de parler directement à l’âme qui reste en eux. Un gardien ne se bat pas contre les artefacts. Il les libère.
Il commença à s’estomper, les contours de son corps se dissolvant en particules dorées.
— Danny ! Attends !
— Le livre des morts est ouvert, Eamon. Elle va peser ton âme contre les écailles volées. Si elle gagne, chaque relique, chaque dieu endormi, chaque malédiction contenue dans ces murs se déversera dans Londres. Tu ne peux pas l’arrêter par la force. Tu ne peux que choisir ce que tu es prêt à perdre.
— Perdre ? J’ai déjà perdu mon nom. Ma mémoire. Quoi d’autre ?
Danny vacilla, presque disparu.
— Tout.
Il s’évanouit. La mèche de cheveux resta dans la main d’Eamon, solide et chaude.
Il la porta à son visage. Une odeur de pluie et de terre monta – celle d’un jardin nocturne, celle de la rose qu’il tenait dans l’autre main. Mais en dessous, plus subtile, une autre fragrance : le parfum sec des archives, la poussière des tombes.
Il regarda vers la verrière. À travers les vitres, le ciel commençait enfin à pâlir. L’aube approchait.
Eamon glissa la mèche dans sa poche intérieure, près de son cœur, puis il se mit à courir.
La Grande Cour l’attendait.
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