La Garde de Nuit du British Museum
Lire le chapitre 24: Betrayal in the Gallery
Le bourdonnement des ampoules au-dessus de lui reprit peu à peu, comme un cœur mécanique qui se réveille. Eamon était adossé à la vitrine du jade, les paumes à plat sur le verre froid, et le dragon de pierre était redevenu sculpture. Un objet. Une relique parmi des milliers. Mais sous sa peau, quelque chose vibrait encore — une balance de métal doré, invisible, qui pesait chaque souffle qu'il prenait.
Il passa une main sur son torse. Rien. Pas de cicatrice, pas de chaleur anormale. Juste cette sensation d'être *mesuré*, en permanence.
— Tu as fait ce qu'il fallait, murmura la voix du général quelque part derrière lui, comme si elle sortait des murs eux-mêmes.
Eamon ne se retourna pas.
— Tu aurais pu me dire que je perdrais mon nom.
— Tu ne l'as pas perdu. Tu l'as donné. C'est différent.
Eamon ferma les yeux. Il ne savait plus comment il s'appelait, vraiment. Il savait qu'il s'appelait Eamon, parce qu'on le lui avait dit, parce que sa bouche le prononçait encore, mais il n'y avait plus *rien* derrière ce mot. Un trou propre, exactement à l'endroit où aurait dû se trouver la certitude intime d'être soi.
— Et le dragon ? demanda-t-il sans ouvrir les yeux.
— La malédiction est brisée. Ton frère de jade ne te retient plus. Mais il attend toujours son vaisseau.
Eamon hocha lentement la tête. La balance en lui penchait à gauche. Il n'était pas sûr que ce soit bon signe.
Il se força à se lever. Ses jambes tremblaient un peu. Il ignorait l'heure — ici, il n'y avait ni fenêtre ni cadran — mais il le sentait, dans ses os, comme un vieux réflexe de garde de nuit : le ciel commençait à s'éclaircir au-dessus de Londres.
— La tombe, dit-il. Anna Sabella. Bunhill Fields. Il faut que j'y aille avant l'aube, et je dois encore revenir ici, avec la rose, pour la donner au dragon.
— C'est le pacte.
— Oui, c'est le pacte. Et je ne me souviens plus de mon nom pour le conclure.
La voix du général hésita.
— Tu sauras quand tu auras rempli ta dette. Le nom se rend, il ne se reprend pas. Mais il revient parfois, comme un cheval qui connaît le chemin de l'écurie, quand on a cessé de le chercher.
Eamon ne trouva rien à répondre. Il prit la rose blanche dans sa poche intérieure — elle n'avait pas une seule épine désormais, ni un seul pétale abîmé — et la garda contre son sternum comme une relique.
Puis il entendit des pas précipités dans le couloir.
Il se retourna d'un bloc, la main cherchant son étui de couteau, mais il était vide. Le couteau était resté entre les mains du serviteur d'argile. Qu'il était le premier vaisseau, avant le bronze. Avant le jade. Tout s'emboîtait comme une mécanique — et son propre nom venait de disparaître de son crâne, pièce manquante d'un puzzle dont il ne voyait que le plan.
Le pas s'arrêta. Une silhouette parut dans l'embrasure de la salle chinoise : petite, large d'épaules pour sa taille, cheveux bruns courts hérissés de sommeil.
— Eamon !
Maggie.
Elle était essoufflée, une radio de sécurité à la main, l'écran signé de son alias interne : M. Finch, aile asiatique.
— Tu ne réponds plus depuis des heures, dit-elle, avançant d'un pas rapide. J'ai laissé la salle des bronzes au veilleur de l'aube, je me suis dit que tu…
Elle s'arrêta. Son regard était tombé sur la rose, puis sur le dragon de jade, puis sur le visage d'Eamon.
— Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
— Je ne sais pas. Je ne sais plus.
Maggie plissa les yeux, comme elle le faisait toujours quand elle entendait une phrase qui ressemblait à un mensonge involontaire.
— Vance est au courant de quelque chose, lâcha-t-elle. Elle est entrée dans le bureau du chef de la sécurité à minuit, elle est ressortie dix minutes plus tard avec une clé et un dossier. Et elle a pris la direction du dôme du Grand Hall.
Eamon sentit la balance peser soudainement plus lourd en lui.
— La coupole de verre ?
— Le toit vitré, oui. La salle de lecture circulaire. C'est un cercle parfait, tu vois ? Un centre exact.
Une sonnette d'alarme interne, vieille de mille ans, résonna en Eamon — non, pas une sonnette. Quelque chose dans les écailles. Comme un tressaillement de métal.
— Elle ne peut pas faire le rituel, dit-il, mais il ne savait pas de quel rituel il parlait.
— Quel rituel ? Lequel ?
Maggie s'approcha encore, serrant la radio. Il put voir la poussière de bronze sur ses doigts : elle avait dû passer par l'atelier de restauration. Ses yeux étaient rouges, mais vifs.
Et dans la lumière d'une lampe de secours qui éclairait une vitrine de laques Ming, il vit l'ombre de Maggie se déplacer de travers.
Il la connaissait trop bien pour s'y tromper. Le reflet de son corps, derrière elle, s'était arrêté un demi-instant plus tard que son corps réel. Comme si une autre personne marchait à l'intérieur de son ombre.
— Maggie, dit-il lentement. Où as-tu mis ta main droite, quand tu es entrée dans la pièce ?
Elle haussa un sourcil.
— Dans ma poche.
— Et ta poche, de quel côté ?
— Droite. Pourquoi ?
— Parce que ton ombre, elle a la main gauche qui bouge en même temps que ta droite.
Le silence dura deux battements de cœur — celui d'Eamon, et celui, imperceptible, de la balance.
Puis le visage de Maggie se détendit, d'un seul coup, comme un masque qu'on retire.
— Oh, dit-elle doucement avec la voix exacte de Maggie Finch mais une intonation que Maggie n'avait jamais eue, celle d'un acier très ancien. Tu es plus regardant que je ne l'imaginais. Tant mieux. Ça rend la fin plus propre.
Sa main droite jaillit de sa poche, tenant une petite fiole de verre sombre remplie d'un liquide couleur d'encre. Elle la lança contre le sol entre eux.
L'encre se répandit dans une flaque parfaitement circulaire. Une odeur de soufre et de poivre se leva. Puis la flaque se souleva comme un manteau et se déploya pour former une silhouette verticale, sans visage, aux contours instables.
Eamon bondit — il était encore assez rapide pour tenir la ligne — mais Vance, car c'était Vance à l'intérieur de la peau de Maggie, glissa de côté et il se retrouva face à l'ombre, qui le projeta contre la vitrine des laques. Le haut du buffet se brisa en une pluie de laques rassemblées depuis trois siècles de fouilles.
Il retomba, la respiration coupée.
Vance était déjà sur lui, la main droite posée sur la cage thoracique. Il ressentit une traction intérieure — la balance, les écailles dorées qui s'étaient nouées à lui pour conclure son premier pacte —, puis quelque chose céda en lui avec un bruit de soie qui se déchire.
Vance retira sa main.
Dans sa paume, une balance de métal parfaitement petite brillait, comme une miniature d'orfèvre ancienne, ses plateaux d'or pur oscillant encore de la lutte.
— Le pacte chinois est réglé, dit-elle avec la voix de Maggie. Le vaisseau n'a plus besoin d'hôte. Merci d'avoir tenu la charge aussi longtemps.
Elle tourna les talons.
Eamon tenta de se relever, mais l'ombre restée derrière lui lui posa une main moins solide qu'un fer rouge sur l'épaule et le maintint à genoux.
— Tu ne peux pas, souffla-t-il. Le dragon doit recevoir la rose avant l'aube. C'est le pacte.
— Le dragon peut attendre, dit Vance sans se retourner. L'aube a d'autres projets. Le Néant vient d'au-delà des domes, pas d'en dessous.
Elle était déjà dans le couloir, courant vers l'escalier central.
L'ombre garda Eamon encore quarante secondes — le temps exact qu'il lui fallut pour que la marque de sa présence s'estompe, comme un sceau dans la cire. Puis elle se fondit dans la surface des laques brisées et disparut.
Eamon resta genoux, la rose blanche intacte dans sa poche intérieure, le souffle court.
Son nom lui manquait toujours.
Mais il savait ce qu'il avait à faire.
Il ramassa un fragment de laque brisée — tranchant comme un éclat d'os — et se mit à courir vers le centre du musée, là où les murs s'ouvraient sur la lumière verte de la nuit finissante. Le Grand Hall. La coupole.
La trace de la balance en lui le tirait comme un fil invisible. Il était déjà en partie un autre objet que lui-même : un vaisseau perdu, désormais vide, mais capable de sentir où le métal doré était emporté.
Elle allait vers le haut. Vers le point central du cercle de verre.
Et sous ses pieds, dans les profondeurs, quelque chose de plus ancien que la coupole et le verre et la ville rassemblée par-dessus se retournait lentement, remarquant le passage d'un poids qu'il avait prêté longtemps, et qu'on venait de voler dans sa propre maison.
Eamon n'avait pas de montre. Mais il savait que l'aube de Londres n'était plus qu'une affaire de quelques pas dans le ciel.
Il courut.
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