La Garde de Nuit du British Museum
Lire le chapitre 29: The Lie's End
La lumière qui émergeait du Codex n’était pas une lumière. C’était une présence, une densité qui pliait l’air autour d’elle comme un poids posé sur une toile tendue. Eamon cligna des yeux, la main encore tendue vers l’endroit où il avait lancé le livre, et il vit l’homme se tenir là, dans le halo mouvant des couleurs qui tourbillonnaient autour des plateaux de la balance.
Il était vieux. Pas vieux comme un homme âgé, mais vieux comme une pierre usée par dix mille ans de pluie. Sa peau était parchemin tendu sur des os trop nets, ses yeux deux braises coulées dans des orbites creuses. Il portait une robe de lin blanc, immaculée, qui ne bougeait pas alors que le vent montait dans le dôme de verre. Et il souriait — d’un sourire qui n’avait rien d’humain.
« Enfin », dit-il. Sa voix n’était pas forte, mais elle traversait le grondement des artéfacts qui s’éveillaient autour d’eux, le fracas des débris où les gardes égyptiens s’extirpaient lentement. « Trois mille ans. Trois mille ans à attendre que quelqu’un pousse la porte. »
Vance — ou ce qui restait de Maggie sous son emprise — recula d’un pas, le visage soudain moins triomphant. « Vous n’êtes pas censé être là. Le rituel devait m’apporter le pouvoir, pas… »
« Pas quoi ? Pas *moi* ? » Le prêtre inclina la tête, et son sourire s’élargit. « Ma chère, vous avez allumé le feu. Vous pensiez pouvoir choisir ce qui sortirait des flammes ? »
Eamon sentit les voix. Elles étaient toujours là, dans sa poitrine, dans son crâne, une cacophonie de siècles qui murmurait, chantait, hurlait. Mais quand le prêtre parlait, elles se taisaient — comme des oiseaux qui sentent l’ombre d’un rapace. Il serra la rose blanche dans sa main, les épines s’enfonçant dans sa paume, et la douleur le ramena à lui.
« Qu’est-ce que vous voulez ? » demanda-t-il, et sa propre voix lui parut étrange, trop jeune, trop fragile.
Le prêtre se tourna vers lui, et pour la première fois, Eamon vit quelque chose de vivant dans ses yeux : une reconnaissance. « Tu portes le lien. Tu entends leurs voix — les voix de toutes ces choses que l’homme a fabriquées, sculptées, écrites. Dis-moi, gardien : les entends-tu se plaindre ? »
Eamon ne répondit pas. Il n’en avait pas besoin. Les voix étaient là, un chœur de douleur et de fureur et de fatigue.
« Elles ont été faites pour servir », continua le prêtre, son ton presque doux. « Pour témoigner de la grandeur de leurs créateurs. Mais regarde ce qu’elles sont devenues. Des objets de musée. Des curiosités sous verre. Des reliques qu’on contemple sans comprendre. L’humanité a cessé de créer. Elle collectionne. Elle vénère ses propres déchets. »
Vance rit, un son nerveux, brisé. « Vous voulez les brûler ? C’est ça ? Vous êtes un puritain ? »
« Je veux les *effacer* », dit le prêtre, et sa voix porta plus loin, plus profond, jusqu’à faire trembler les vitres du dôme. « Pas les détruire. Les *réinitialiser*. Revenir au point où tout a commencé — avant que l’homme n’apprenne à rêver trop grand. Une histoire sans erreurs. Une humanité sans génie. Sans chaos. »
Eamon sentit son estomac se nouer. « Vous voulez effacer tout ce qui a jamais été créé. Toute l’art. Toute la musique. Toute la pensée. »
« Je veux effacer la *possibilité* de l’erreur. » Le prêtre tendit la main vers la balance, et les couleurs tourbillonnèrent plus vite, aspirant le Codex dans leur danse. « Ces artefacts — ces monuments à l’orgueil — ils portent en eux le germe de tout ce qui a mal tourné. Un homme qui peint une fresque décide qu’il peut peindre un dieu. Un homme qui forge une épée décide qu’il peut tailler un empire. Et un homme qui écrit un livre décide qu’il peut réécrire le monde. »
Il posa sa main sur le plateau doré de la balance. Les couleurs se figèrent une seconde, puis se remirent à tourner, plus lentes, plus lourdes.
« Je vais les peser. Tous. Chaque pensée, chaque rêve, chaque invention. Et quand le poids excédera ce que l’humanité mérite, je les rendrai au silence. »
Eamon fit un pas en avant, la rose serrée contre sa poitrine. « Vous êtes fou. Vous êtes un cadavre ambulant qui parle de silence, mais c’est vous qui avez créé les balances. C’est vous qui avez donné aux hommes les outils pour penser trop grand. »
Le prêtre ne cilla pas. « J’ai créé les balances pour mesurer. Pas pour encourager. Il y a une différence entre une règle et un encouragement. » Il soupira, et l’air autour de lui se refroidit. « Mais vous avez raison sur un point. Je suis vieux. Plus vieux que ces murs, plus vieux que cette ville, plus vieux que le concept même de ville. Et je suis fatigué. »
Il leva les yeux vers le ciel qui pâlissait au-dessus du dôme. « L’aube approche. Je dois terminer avant qu’elle ne se lève. »
Vance — toujours sous le visage de Maggie, toujours tremblante — fit un pas vers lui, puis un autre. « Non. Attendez. Le rituel m’appartenait. C’est moi qui ai trouvé les textes. C’est moi qui ai volé les balances. Vous n’avez pas le droit… »
Le prêtre lui jeta un regard, et elle s’arrêta net, comme frappée par une main invisible. « Le droit ? Ma chère, j’ai survécu à la chute de ma civilisation parce que j’ai compris une chose : le droit n’existe pas. Seul le pouvoir existe. Et vous n’avez jamais eu de pouvoir. Vous n’avez eu que des ambitions et des mensonges. »
Il fit un geste, et le corps de Maggie se convulsa. La forme de Vance se déchira comme une étoffe trop usée, révélant une femme plus jeune, plus fragile, les yeux écarquillés, les mains tremblantes. Elle tomba à genoux, le souffle court, les cheveux en désordre.
« Vous… vous m’avez utilisée », murmura-t-elle. « Depuis le début. Vous avez manipulé mes recherches. Vous avez fait en sorte que je trouve les balances. Vous avez fait en sorte que je sois assez stupide pour croire que je pouvais les contrôler. »
Le prêtre haussa les épaules, un geste d’une indifférence absolue. « Il fallait quelqu’un pour ouvrir la porte. Vous étiez la clé la plus facile à tourner. »
Eamon vit les épaules de Vance s’affaisser. Elle n’était plus une menace. Elle était un débris, un autre objet brisé dans un musée de ruines. Et pourtant, quand elle releva la tête, quelque chose de dur brillait dans ses yeux.
« Alors je vais vous arrêter », dit-elle, et sa voix n’avait plus le vernis aristocratique de Vance. C’était une voix normale, fatiguée, presque humaine. « Pas parce que je suis un ange. Mais parce que vous m’avez prise pour une idiote. Et je déteste ça. »
Elle se jeta vers lui, les mains tendues, mais le prêtre leva à peine un doigt. Elle s’arrêta en plein vol, suspendue dans l’air, puis retomba lourdement, le souffle coupé, comme un pantin dont on coupe les fils.
« Pitoyable », dit le prêtre.
Eamon fit un pas vers elle, mais une main le retint. Il se retourna — et vit Maggie, la vraie Maggie, vêtue de son uniforme de gardienne, les cheveux en bataille, tenant un extincteur comme une arme. Derrière elle, deux autres gardes portaient des chaînes, leurs visages pâles de peur mais résolus.
« On a entendu le vacarme », dit Maggie, essoufflée. « Et puis on a vu les statues bouger. Alors on a pris ce qu’on avait. »
Elle lança l’extincteur vers le prêtre. Il dévia sa trajectoire d’un geste de la main, et l’engin explosa contre le sol, libérant un nuage de mousse blanche. Dans la confusion, Vance se releva, titubante, et les gardes chargèrent, les chaînes cliquetant autour de leurs poings.
Le prêtre soupira — un son d’un ennui profond. Il leva les deux mains, et les chaînes se tordirent, s’enroulant autour des gardes elles-mêmes, les clouant au sol. Maggie trébucha, et sa tête heurta le marbre avec un bruit sourd. Elle resta immobile.
« Assez », dit le prêtre.
L’air se figea. Eamon sentit le poids des voix dans sa poitrine, et pour la première fois, il comprit — vraiment compris — ce qu’elles attendaient de lui. Pas qu’il se batte. Pas qu’il les commande. Qu’il dise la vérité.
Il s’agenouilla. Pas devant le prêtre. Devant les voix.
« Je vous ai menti », dit-il, et sa voix se brisa. « Je n’ai pas quitté l’armée pour une blessure honorable. J’ai été renvoyé. J’ai laissé des hommes derrière moi. Dans une embuscade. J’ai couru. J’ai pris la porte de sortie pendant qu’ils brûlaient. Et j’ai passé chaque nuit depuis à les entendre crier. »
Le silence qui suivit n’était pas un vide. C’était une présence, une attention. Les voix, qui murmuraient toujours, se turent d’un coup.
« Je ne suis pas un héros », continua Eamon, les yeux fermés, la rose serrée si fort que ses épines lui déchirèrent la chair. « Je ne suis pas un gardien. Je suis un lâche qui a trouvé un uniforme pour se cacher. Et pourtant, ces derniers jours, j’ai agi comme si je méritais d’être ici. Comme si ces reliques pouvaient croire en moi. Mais c’est un mensonge. Tout est un mensonge. Je suis ici parce que je n’ai nulle part ailleurs où aller. »
Il ouvrit les yeux. Il ne regardait pas le prêtre. Il regardait les artefacts — les statues, les stèles, les masques, les épées, les livres — qui l’entouraient, leurs surfaces sombres et anciennes reflétant la lumière pâle de l’aube naissante.
« Mais je suis ici », dit-il, plus doucement. « Et je ne veux plus fuir. »
Les voix revinrent. Pas comme un chœur de plaintes. Comme un battement. Un seul. Unisson. Un poids qui s’abattit sur lui, mais qui ne l’écrasait pas — qui le *portait*.
Sa poitrine se gonfla. Ses mains cessèrent de trembler. Les épines de la rose se retirèrent, et la fleur s’ouvrit, plus blanche que jamais.
Le prêtre cligna des yeux pour la première fois. Et dans ce clignement, Eamon vit quelque chose qu’il n’avait pas vu avant : une fissure. Une petite faille dans cette armure d’éternité.
« Qu’est-ce que vous avez fait ? » demanda le prêtre, et sa voix perdit de sa rondeur.
Eamon se releva lentement. Il sentait le poids de chaque artefact du musée dans ses os, mais il ne chancelait pas. Il tenait.
« J’ai arrêté de mentir », dit-il. « Et eux — » il leva le poing, la rose blanche s’épanouissant entre ses doigts « — ils m’ont cru. »
Autour de lui, les statues commencèrent à bouger.
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