La Garde de Nuit du British Museum
Lire le chapitre 28: Calm Before
Le sifflet d’os était froid contre ses lèvres, un goût de cendre et de terre ancienne. Eamon ne savait pas s’il produirait un son audible pour une oreille humaine, mais il n’en avait pas besoin. Il souffla. Pas un air. Pas un appel. Une déflagration.
Le son ne sortit pas par ses oreilles — il traversa directement la matière. Les vitres du toit de verre vibrèrent, les dalles de pierre tremblèrent, l’air lui-même sembla se déchirer en lambeaux. Vance, perchée sur une plateforme de marbre au centre de la Grande Cour, porta les mains à ses tempes. Son chant — ce murmure continu qui nourrissait le rituel — se brisa net. Ses yeux, déjà cernés, vacillèrent, et pour la première fois, la fumée dorée qui s’élevait des écailles se tordit, désorientée.
Eamon ne laissa pas passer l’instant. Il courut.
Ses semelles crissèrent sur le sol poli. Il ne voyait plus les statues qui bougeaient sur son passage, ombres de bronze et de pierre dans sa périphérie. Il ne voyait que le Codex — ce livre de cuivre et d’obsidienne, suspendu à trois mètres du sol, tournant lentement sur lui-même comme un satellite captif. Et sous lui, les écailles dorées, énormes et luisantes, qui absorbaient la lumière du petit matin naissant à travers le dôme.
Il bondit. Pas assez. Le Codex était hors de portée.
Mais les reliques l’avaient compris avant lui. Un bras de statue — un dieu égyptien au faucon brisé — se tendit de son piédestal et le souleva par la ceinture, le propulsant vers le livre. Eamon agrippa le Codex au vol, le cuivre lui brûlant la paume, et dans le même geste, sans réfléchir, il le lança de toutes ses forces dans la cuvette des écailles.
L’impact sonna comme un glas.
Les écailles tressaillirent, puis se mirent à luire. Une couleur, puis une autre, puis toutes — rouge, bleu, vert, or, violet — tourbillonnant comme de l’huile à la surface de l’eau. La lumière monta, aveuglante, et Eamon dut lever le bras pour se protéger les yeux. Derrière lui, Vance cria quelque chose — un avertissement, une malédiction, il ne savait pas. Le plancher trembla. Les reliques dans tout le musée se mirent à hurler dans sa tête, un chœur discordant de cent peuples et de dix mille ans.
Et puis la lumière se figea.
Elle se condensa en une colonne verticale, étroite, presque solide. Eamon la regarda, haletant, les mains sur les genoux. Sa poitrine le brûlait — les écailles dorées incrustées dans sa peau vibraient à l’unisson avec celles de la balance, comme des jumeaux séparés qui se reconnaissent enfin.
La colonne de lumière se tordit, se plia, et une silhouette s’y dessina. Un homme. Grand, mince, vêtu de lin blanc effrangé, des bandelettes autour des avant-bras. Sa peau était sombre et parcheminée, son visage glabre, son crâne poli. Il tenait dans une main un sceptre de roseau, et dans l’autre, une petite balance d’argent identique à celle de la grande — en miniature, comme un jouet sacré.
Il ouvrit les yeux. Ils étaient blancs. Pas le blanc maladif de la cécité — un blanc pur, lumineux, comme un ciel d’hiver.
Vance s’immobilisa. Son visage, déjà tendu, se décomposa lentement. « Ce n’est pas possible. Tu es… »
« Mort, » dit l’homme. Sa voix portait sans effort, comme si elle venait de dessous le monde. « Depuis quatre mille trois cent ans. Mais le poids, lui, ne meurt jamais. »
Eamon se redressa. « Qui êtes-vous ? »
L’homme tourna la tête vers lui, et son regard blanc sembla traverser Eamon d’un bout à l’autre, lire chaque fibre de son être. « Je suis celui qui a forgé ces écailles. Je suis le premier à avoir pesé l’âme d’un roi contre les plumes de la vérité. Je suis Heka-Ânkh, prêtre de Thot, et j’ai attendu dans l’entre-monde que quelqu’un, enfin, comprenne à quoi ce que j’ai créé est destiné. »
« Un rituel pour ouvrir une porte, » dit Vance, la voix sèche, tendue. « C’est ce que le Codex promettait. »
Heka-Ânkh sourit. Un sourire sans chaleur, sans chair presque. « Le Codex promettait beaucoup de choses. Il est plus vieux que moi, et plus menteur. » Il posa la main sur la petite balance d’argent. « Ma création n’a jamais été destinée à ouvrir une porte. Elle était destinée à refermer une porte. Celle de l’imagination humaine. De l’invention. Du désir. Tout ce qui éloigne les hommes du silence primordial. »
Le cœur d’Eamon se serra. Il jeta un coup d’œil à Vance. Elle était pâle, les lèvres pincées. Elle avait monté cette machine pendant des années. Elle croyait l’utiliser. Elle venait de comprendre qu’elle n’en était que le carburant.
« Vous voulez réinitialiser l’histoire, » dit Eamon lentement. « Tout effacer. »
« Je veux rendre le monde à son état de pureté. Avant les peintures, avant les chants, avant les épées et les roues et les villes. Avant l’homme ne se croie l’égal des dieux. » Le prêtre leva les deux mains, et les écailles géantes brillèrent plus fort. « Vous, les fragments, vous n’êtes que des étincelles. Moi, je suis la braise. Je suis le véritable vaisseau. Vos corps ont saigné pour retenir mon instrument. Mais il est temps qu’il retourne à sa main d’origine. »
Il fit un pas hors de la colonne de lumière. Ses pieds nus touchèrent le marbre du musée.
Et le sol entier se mit à résonner, comme si quelque chose de colossal, quelque part sous Londres, venait de tourner sa tête vers lui.
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