La Garde de Nuit du British Museum
Lire le chapitre 37: Balance Found
La poussière des tunnels sentait encore le plâtre et la terre humide des semaines passées. Eamon Cole posa le sac à dos contre le mur de briques apparentes, là où le conduit d'aération émettait son souffle tiède et régulier. Il avait choisi cet endroit parce que Danny y avait laissé son mug préféré — une céramique ébréchée ornée d'un T. rex hilare — lors de sa première semaine de service. Le mug était toujours là, posé sur une étagère de fortune faite d'une caisse de bois retournée.
Eamon sortit la photographie de sa poche intérieure. Danny souriait, derrière lui le buste de Ramsès II flou par le contre-jour. Il avait pris ce cliché lui-même, un soir où Danny avait insisté pour imiter la pose du pharaon, le menton levé, la main sur la poitrine. La photo était un peu de travers. Danny avait dit que c'était plus artistique comme ça.
Il fixa la photo au mur avec du ruban adhésif, puis déposa la coquille du scarabée à côté du mug. La carapace noire et verte luisait faiblement sous la lumière bleutée de sa lampe frontale. Elle ne vibrait plus, ne pulsait plus. Juste un coquillage mort, un exosquelette vidé de son pouvoir.
— T'aurais détesté que je fasse des simagrées, dit Eamon à voix basse. Alors pas de bougies. Pas de discours.
Il s'accroupit, resta silencieux une minute. Le mug le fixait de ses yeux blancs de dinosaure.
— Mais je vais trouver celui qui t'a fait ça. Et je vais faire en sorte qu'il regrette le jour où il a entendu parler de ce musée.
Sa voix se perdit dans le bourdonnement du conduit. Eamon se releva, ajusta sa veste de sécurité noire, et remonta l'escalier métallique qui menait aux couloirs de service. La porte claqua derrière lui.
La Grande Cour était plongée dans une pénombre zébrée de rais de lumière blanche. Les vitres du toit reflétaient la lune de Londres, criblée de nuages bas. Eamon commença sa ronde avec son rythme habituel : les semelles de ses bottes qui sonnent sur la pierre, le faisceau de la torche qui balaie les vitrines, le cliquetis léger de la radio à sa ceinture.
Il passa devant la salle égyptienne. Les trois colonnes de basalte étaient toujours debout, mais il voyait — il *sentait* — les fissures qui couraient le long de leur base, là où les gardiens de pierre avaient été ensevelis. Whitmore avait fait obstruction à toute enquête, parlant de travaux de consolidation. Personne n'avait posé de questions. Eamon préférait ça.
Il ralentit devant la vitrine des scarabées. Les insectes d'or et de faïence verte dormaient dans leur écrin de velours. Aucune vibration. Il laissa courir ses doigts sur le verre.
— Je sais. Vous êtes tranquilles.
L'humilité de sa voix le surprit. Il avait changé. Avant, il aurait parlé seul dans sa tête, ou pas du tout. Depuis l'échelle de fer, depuis la balance, depuis le serpent de fumée, quelque chose s'était assoupli dans sa poitrine. Le poids de la garde n'était plus seulement un devoir. C'était une conversation.
Il descendit vers la salle du Codex.
Le volume était là, ouvert sous son dôme. Eamon s'arrêta à trois mètres. Depuis le rituel, il s'approchait toujours avec prudence, comme on aborde un animal sauvage. Mais ce soir, les pages ne feuilletaient pas d'elles-mêmes. Le cuir, qui semblait respirer dans les heures sombres, restait immobile.
Pourtant, un son monta, ténu. Un bourdonnement bas, presque sous le seuil de l'audible. Eamon se figea. Le son n'était pas menaçant — c'était une note pure, un diapason de pierre et d'encre. La texture d'une vieille voix qui reconnaît un ami.
Eamon s'approcha, à deux mètres, puis un. Le Codex ne bougea pas. Ses pages demeuraient closes, mais le bourdonnement s'atténua, comme un chat qui rentre ses griffes avant de s'endormir.
Eamon resta là. Il laissa son regard glisser sur les hiéroglyphes qu'il ne déchiffrait pas, les cartouches, les sceaux. C'était une armée de trésors en sommeil, un continent de civilisations retenues sous verre. Il comprenait maintenant que chacun de ces objets était vivant. Qu'ils attendaient tous, à leur manière, que quelqu'un monte la garde.
— J'suis là, murmura-t-il. J'vais pas bouger.
Il poursuivit sa ronde.
Salle des Amériques. Les masques de jade, les plumes de quetzal. Salle de la Chine ancienne : les guerriers de terre cuite dans leur alignement sévère, leurs visages uniques chacun portant une mémoire. Eamon balaya les allées, ralentit un instant devant une cloche de bronze dont le battant ne sonnait pas, mais dont la surface captait sa lumière comme une peau d'eau. Il passa la main devant sans la toucher. La cloche sembla retenir son souffle.
— Encore là, dit-il. On se connaît.
La nuit avançait en strates d'ombre. Eamon monta vers les galeries grecques. Les marbres de Phidias, les vases noirs et rouges, les statues dont les yeux vides semblaient veiller sur lui avec une attention nouée. Il dépassa la vitrine des deux amphores, s'arrêta. À la surface de la plus ancienne, une frise serpentine dansait autour de la panse. Il avait vérifié dix fois : aucun rapprochement avec l'emblème du bracelet. Les deux têtes n'étaient pas là. Pourtant, chaque fois qu'il passait devant, il ressentait un frisson à la base de la nuque, comme une main aux doigts de vent.
Il fit demi-tour et regarda la poterie de face. Il savait maintenant qu'il ne l'avait pas inventé : l'amphore le reconnaissait. Et lui savait qu'elle avait quelque chose à lui dire. Mais pas cette nuit.
— J'reviendrai, chuchota-t-il.
À la porte de la salle des Antiquités islamiques, il sortit de sa poche un rectangle de cuir plié. Il l'ouvrit : c'était une empreinte du sceau de deux têtes, faite au graphite sur un papier calque. Il l'étudia sous la lampe. Les deux têtes de serpent ne se faisaient pas face. Elles se fuyaient, comme peur de se voir, ou comme deux moitiés d'une seule identité qui refusait de se rejoindre. Eamon replia le papier et le remit en place.
Il entra dans la salle du lapidaire — le dépôt des pièces en attente d'exposition. Sur une console de pierre, les deux moitiés cassées du bracelet de serpent reposaient, séparées par une plaque de verre. Eamon les avais placées lui-même, dix jours plus tôt, à l'écart de toute autre relique. La moitié gauche, celle qui avait capturé une partie de l'énergie de son scarabée, était noircie comme du charbon. La droite avait gardé son éclat d'or et de serpentine.
Eamon approcha le dos de sa main. La marque du scarabée sous la première phalange s'échauffa légèrement — plus un souvenir qu'une réponse. Les moitiés du bracelet restèrent inertes. Il les compta, vérifia qu'aucune n'avait bougé, referma la vitrine à clé.
Avant de partir, il regarda une dernière fois les deux fragments. Quelque chose le démangeait, au fond. Quand le serpent de fumée s'était dissipé dans l'échelle, il n'y avait pas eu de cri de mort. Pas de fin. Un simple *clic*, comme une porte qui se ferme derrière soi.
Eamon tapota la vitre deux fois, de l'index.
— Je compte sur vous pour rester sages. Mais je vous surveille.
Il rejoignit le poste de contrôle à 2 h 47, fit un café sans sucre, et ouvrit le registre de nuit. À la ligne du 17 octobre, il nota : *Ronde complète. Aucun événement. Artéfacts stables.* Il hésita, puis ajouta en bas de page une étoile au crayon. Il referma le registre et prit son téléphone.
Un message de Maggie : *Toujours debout ?*
Il répondit : *Toujours dans le musée. Danny est en paix je crois.*
Il envoya, puis rangea le téléphone. Il n'attendait pas de réponse.
Il refit une ronde complète à 3 h 20, puis une à 4 h 05. Le musée était un immense animal endormi, dont les salles étaient les poumons. À 4 h 40, il entra dans la salle de l'horloge de l'astronome. Il s'arrêta devant la maquette du globe céleste, dont la sphère d'or semblait capturer le reflet des néons. La structure tournait toujours, lentement, sur son pivot, depuis plus de deux siècles. Eamon posa la main sur le socle de bronze. La sphère fit un quart de tour supplémentaire, puis s'arrêta.
Il retira sa main. La sphère ne bougea plus.
— Merci, dit-il.
Il sortit de la salle et se dirigea vers l'escalier de service. Mais il s'arrêta sur le palier, le regard attiré par une lumière ténue en bas. Il descendit, le cœur battant un peu plus vite.
C'était la salle du Codex. Le faisceau de sa torche révéla le volume ouvert. Il n'était pas fermé. Il était suspendu, à une page vierge. Sur la surface blanche, quelque chose était apparu — un symbole qu'il ne connaissait pas. Pas un hiéroglyphe, pas un caractère grec ou sumérien. C'était une forme tordue, un nœud serré, qui pouvait être un serpent à deux têtes se mordant la queue.
Eamon s'approcha, leva sa torche. Le symbole semblait encre fraîche, encore luisante. Il resta une seconde, puis la page tourna d'elle-même et se referma doucement, comme une paupière.
Eamon baissa sa torche et resta immobile dans l'ombre. Le Codex s'était endormi. Mais il lui avait montré la carte.
Il recula d'un pas, puis deux. Puis il se retourna et reprit sa ronde.
À 5 h 30, il se tenait près de la sortie de service, le ciel de Londres commençant à se teinter de violet sombre. Il sortit une dernière fois le papier calque de sa poche, regarda les deux têtes de serpent sur l'empreinte. Puis il le remit dans sa poche, remonta sa capuche, et sortit à la lumière du matin.
Le musée, derrière lui, restait silencieux.
Dans la salle du Codex, le volume fermé reposait sur son lutrin. Aucune vibration. Aucune page. Seulement la poussière de nuit qui commençait à se déposer, comme une neige fine, sur les reliures anciennes.
Le garde était parti. La garde continuait.
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