La Garde de Nuit du British Museum
Lire le chapitre 9: The Curator's Secret
L’air du sous-sol collait encore à ses poumons quand Eamon remonta dans la lumière jaune des couloirs publics. Les statues, maintenant, semblaient le regarder avec une autre intensité. Il passa devant la salle égyptienne sans ralentir, mais chaque hiéroglyphe gravé dans la pierre lui parut vibrer d’un écho à peine perceptible.
Il connaissait le chemin des bureaux administratifs. Les avait croisés cent fois sans y penser. Ce soir, chaque porte verrouillée lui semblait une menace, chaque plaque de laiton un nom d’ennemi.
Le bureau de Dr Elara Vance était au bout d’un couloir étroit, au-dessus des galeries publiques, là où les néons remplaçaient les lustres et où l’odeur de vieux papier combattait celle du détergent. Eamon frappa sans attendre, deux coups secs.
— Entrez.
La voix était posée, professionnelle. Il poussa la porte.
Dr Vance leva les yeux de son écran. Quarante-cinq ans, des cheveux gris acier tirés en arrière, des lunettes fines qui lui donnaient un air savant mais distant. Elle ne souriait jamais vraiment, il l’avait remarqué des mois durant. Quand elle croisa son regard, elle marqua une pause imperceptible.
— Monsieur Cole. Vous n’êtes pas de service depuis... longtemps. Un problème ?
— Je dois parler du Codex.
Silence. Ses doigts s’immobilisèrent sur le clavier. Elle retira ses lunettes lentement, comme pour gagner du temps.
— Le Codex Hermeticus ? Il est en exposition dans la salle 62. Si c’est une question de sécurité...
— Pas le Codex exposé. L’autre. Celui que le musée garde sous clé depuis quarante ans.
Les yeux de Vance se rétrécirent. Elle regarda vers la porte, puis de nouveau vers lui.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez, Monsieur Cole. Le Codex Hermeticus est unique. Il a été acquis en 1983 lors d’une vente à Paris. Son authenticité a été vérifiée à trois reprises. C’est le seul exemplaire connu.
Eamon ne bougea pas. Il se rappelait la voix des statues dans la salle grecque, le murmure de la femme de Palmyre qui tombait en poussière, les notes de Wainwright, l’archiviste mort depuis trois décennies.
— L’exemplaire de la vente de Paris est un faux, dit-il. Le vrai Codex a été retrouvé dans une épave au large d’Alexandrie. Il est arrivé ici en 1979 par un canal officieux, et il n’a jamais été catalogué.
Le visage de Vance blanchit. Elle posa les mains à plat sur son bureau, les doigts écartés, comme si elle tentait de stabiliser le sol sous elle.
— Qui vous a dit ça ?
— Est-ce vrai ?
— Qui vous a dit ça, Monsieur Cole ?
Il soutint son regard. C’était une question de posture. Il avait été entraîné à interroger, pas à être interrogé. Mais ce n’était pas un champ de bataille afghan. C’était un bureau avec des livres sur des bibliothèques, un tapis usé, et une femme qui portait son anxiété comme une armure trop lourde.
— Un collègue, dit-il. Un homme qui est mort pour ces questions. Et un autre, mort avant lui. Le musée a un cycle, Dr Vance. Vous le savez. Vous avez des cauchemars, parfois. Vous les réveillez en sursaut en croyant que c’étaient des alarmes.
Elle se leva. Ses mains tremblaient légèrement, mais sa voix restait ferme.
— Vous devriez partir, Monsieur Cole. Pour votre bien.
— Vous avez peur de quoi ? Que je touche à ce que je ne comprends pas, ou que je parle à des gens qui comprennent ?
Elle fit le tour de son bureau et s’approcha de la fenêtre, dos à lui. La nuit londonienne s’étendait derrière la vitre, piquetée de lucioles orange et bleues.
— Le Codex dont vous parlez, dit-elle lentement, n’est pas un objet d’exposition. C’est une pièce d’archive. Une pièce... sensible. Elle est en conservation dans une chambre climatique sous l’aile nord-ouest, avec d’autres artefacts sensibles. Mais je n’ai pas accès à cette installation. Personne n’y a accès, sauf le conservateur en chef et le directeur de la sécurité. Et ils ne parlent jamais de ce qu’elle contient.
— Vous êtes la conservatrice des antiquités égyptiennes. Vous me dites que vous n’avez jamais vu le vrai Codex ?
Elle se retourna enfin. Ses yeux étaient rouges, comme si elle n’avait pas dormi depuis longtemps.
— Je l’ai vu une fois, il y a douze ans. Le jour où j’ai pris ce poste. On m’a montré une salle vide, avec un socle au centre. Et sur ce socle, un papyrus roulé, scellé dans un tube de verre. J’ai eu le temps de lire un seul mot avant qu’on me le retire. Un mot en grec ancien.
— Lequel ?
— « Seuil ». En grec, *peras*. Et puis mon prédécesseur m’a dit que ce que je venais de voir n’existait pas, que je ne l’avais jamais vu, et que si j’en reparlais, on me retirerait mes accréditations et on me ferait passer pour folle.
Eamon hocha la tête lentement. Ça collait avec les notes de Wainwright. Le Codex n’était pas un guide, c’était une porte. La lame de croissant, le masque, la coupe, l’os. Quatre reliques pour quatre portes. Et le Codex les décrivait toutes.
— Vous avez une clé, dit-il. Pour cette chambre climatique.
Vance sourit d’un sourire fatigué. Elle se dirigea vers une bibliothèque à droite de son bureau et tira un volume au hasard. Derrière, un petit coffre-fort mural était encastré dans la pierre. Elle composa un code à six chiffres. Le coffre s’ouvrit avec un cliquetis sec. Elle en retira un petit objet enveloppé dans un tissu noir.
— Ce n’est pas une clé, dit-elle. C’est un sceau. Une empreinte de chevalière. Le conservateur en chef a retiré toutes les clés physiques, il y a dix ans. Il ne reste que ce sceau, et il ne correspond plus à rien. C’était le sceau de Thorne.
Le nom claqua dans la pièce comme un coup de fouet.
— Thorne ? Le gardien qui a servi dans les années 1800 ?
Vance le regarda, soudain plus attentive.
— Vous connaissez ce nom ?
— Des archives. Pourquoi son sceau permettrait d’ouvrir quelque chose ?
— Parce que Thorne n’était pas un gardien. C’était le dernier homme à avoir officiellement surveillé les artefacts dits « hors classification » du musée. Après sa mort, le poste a été aboli, et les artefacts ont été déplacés. Mais les historiens antérieurs au musée ont laissé des traces. Et la chevalière de Thorne est réapparue lors d’une fouille à Alexandrie en 1933, aux côtés du vrai Codex, avant que celui-ci ne soit rapatrié ici.
Eamon regarda le sceau. Il était en bronze patiné, gravé d’un œil, celui d’Horus, et d’un scarabée. Le visage de Thorne revenait dans les rêves qu’il n’avait jamais faits consciemment. Sa main gauche coupée, nourrissant la pierre. Le coût physique de la garde.
— Pourquoi vous me donnez ça ? demanda-t-il.
Vance resta face à lui, le sceau tendu sans se résoudre à le lâcher.
— Parce que cette nuit, j’ai entendu quelque chose dans ma tête. Quelque chose qui parlait égyptien ancien. Une voix qui m’a appelée par mon nom de baptême, celui que je n’ai jamais dit à personne ici. Et cette voix m’a dit que si je ne vous aidais pas, Londres brûlerait avant l’aube.
Elle lâcha le sceau. Eamon le rattrapa au vol. Il était tiède, comme s’il avait été porté récemment.
— Dr Vance, dit-il doucement. Vous avez un sanctuaire. À Thoth.
Elle ne nia pas. Son regard glissa vers son bureau, vers le tiroir du bas.
— Je l’avoue, dit-elle. Je ne crois pas aux dieux, pas comme on devrait. Mais j’ai commencé à allumer une bougie, il y a six mois. Le jour où j’ai eu cette première vision.
— Le dieu de l’écriture et de la magie. Pourquoi Thoth ?
— Parce que, dit-elle en resserrant les bras autour d’elle, dans toutes les transcriptions qui nous restent du Codex, la même formule revient. Trois mots que personne n’a jamais réussi à traduire, parce qu’ils sont dans une langue antérieure à l’écriture elle-même. Et Thoth, dans la mythologie, est celui qui invente le langage pour nommer les choses. Si quelqu’un pouvait lire ces mots, ce serait lui.
Elle s’approcha du tiroir, l’ouvrit. Il contenait un cahier relié, couvert de poussière de craie.
— J’ai passé vingt ans à déchiffrer ce Codex, Monsieur Cole. Par fragments, par copies, par notes illégales. Et j’ai trouvé quelque chose que personne d’autre n’a vu. Un passage, à la fin, que les restaurateurs n’ont jamais remarqué parce qu’il est écrit en miroir.
Elle ouvrit le cahier, tourna les pages jusqu’à une double page couverte de caractères serrés.
— Voici ce qu’il dit. « Quand la garde passe, le seuil se souvient. Quatre clés, quatre os. Mais le gardien, lui, n’a pas besoin de clé. Il est déjà la serrure. »
Eamon la regarda. Le poids de la phrase s’abattait sur lui avec une économie brutale.
— Je ne suis pas une serrure, dit-il.
Vance referma le cahier lentement.
— Non, dit-elle. Vous êtes la clé, Monsieur Cole. C’est le paradoxe de Thorne. Il pensait nourrir la pierre avec son bras. Il ne se rendait pas compte que c’était lui qu’elle digérait, et qu’en le digérant, elle devenait capable de l’ouvrir.
Le sceau brûlait maintenant au creux de la main d’Eamon. Dans le couloir derrière lui, une alarme lointaine se mit à sonner. Pas une alarme d’incendie. Quelque chose d’autre. Un son grave, continu, comme un instrument de pierre.
Vance pâlit.
— Ce n’est pas une alarme du musée. C’est le souterrain. Quelque chose a traversé le mur.
Eamon quitta le bureau sans un mot de plus, le sceau serré dans son poing, et courut vers la vitrine brisée qu’il savait déjà trouver.