LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 1: Sans seigneur
Martin Vautrin apprit la mort de son seigneur par un garçon d'écurie qui portait ses bottes.
L'une était brune, l'autre noire, et toutes deux beaucoup trop grandes pour lui. Le garçon avançait dans un champ de navets détrempé, au milieu d'hommes qui, quelques heures plus tôt, formaient encore une troupe. Désormais, chacun marchait pour soi. Certains avaient jeté leur écu, d'autres traînaient des lances sans fer. Un destrier blessé errait le long du chemin, la selle noire de sang.
« Messire Raoul ? » demanda Martin.
Le garçon baissa les yeux vers les bottes.
« Au pont. Une flèche anglaise dans la gorge. Une autre dans l'œil après sa chute. »
Ainsi prit fin Raoul de Beaulieu, petit seigneur d'Artois, homme pieux les jours de fête, avare les jours de paie, mais qui avait nourri Martin pendant sept années. Avec lui disparaissaient le salaire de l'arbalétrier, sa place dans une maison et, surtout, cette mince protection juridique qui distinguait un soldat d'un brigand.
Martin s'assit sur une borne et détendit la corde de son arbalète. L'arme était courte, nerveuse, renforcée de corne, avec un étrier de fer poli par ses bottes. Elle valait davantage que tout ce qu'il possédait.
Avant la nuit, trois hommes tentèrent de la lui acheter au prix d'une poule.
Il refusa.
Les survivants campèrent dans une bergerie abandonnée. Personne ne savait qui commandait. Un sergent voulait partir vers le sud. Deux hommes d'Arras rentraient chez eux. Un Gascon affirma que les Anglais payaient mieux et faillit recevoir un couteau pour récompense.
Martin dormit l'arbalète sous le bras.
Au milieu de la nuit, une main tira sur la cordelette de sa bourse. Martin saisit le poignet, tordit, frappa du front. L'homme recula en jurant. Personne n'intervint.
À l'aube, Martin partit seul.
Le nord de la France ressemblait moins à un royaume qu'à une étoffe déchirée entre plusieurs chiens. Des villages avaient payé la taille à un seigneur français au printemps, une contribution à des cavaliers anglais en été, puis une rançon à une compagnie libre à l'automne. Les églises tenaient encore debout. Les granges, beaucoup moins.
Deux jours plus tard, près d'Hesdin, Martin trouva douze pendus au bord de la route. Une planche clouée à un orme portait un seul mot : BRIGANDS.
L'un des morts arborait encore les couleurs d'une compagnie engagée par un capitaine français le mois précédent.
« Brigand, c'est souvent le nom qu'on donne au soldat après la fin du contrat. »
Martin se retourna.
Un homme large d'épaules, aux cheveux gris, était assis sur une mule. Sous son manteau de laine apparaissait une chemise de mailles réparée vingt fois. À sa gauche pendait une épée. À sa droite, une cuillère de bois.
« Ton nom ? »
« Martin Vautrin. »
« Ton métier ? »
Martin souleva l'arbalète.
L'homme hocha la tête.
« Hugues Brachet. Je commande quarante-trois hommes quand personne n'est mort et cinquante quand la taverne est assez sombre. »
Martin désigna les pendus.
« Et quand on vous pendra ? »
Hugues sourit.
« Alors je serai un brigand. En attendant, j'ai un contrat. »
« Avec qui ? »
« Est-ce important ? »
Martin pensa à sa bourse presque vide.
« Oui. »
Le sourire d'Hugues s'élargit.
« Tu n'as donc pas encore assez faim. »
Il remit sa mule en marche.
Martin le suivit.
La compagnie s'appelait les Lévriers Gris. Elle réunissait des Picards, des Flamands, deux archers anglais déserteurs, un Breton qui prétendait avoir étudié pour devenir prêtre, et une veuve nommée Ysabeau qui conduisait le chariot des bagages et lançait un couteau mieux que la plupart des hommes.
Leur contrat consistait à escorter du grain de Montreuil à Thérouanne.
« À qui appartient le grain ? » demanda Martin.
Hugues haussa les épaules.
« À celui qui nous paie, d'après lui. »
« Et à celui qui l'a cultivé ? »
« Il ne nous paie pas. »
Le soir, Martin reçut un bol de fèves et un morceau de pain noir.
Il mangea lentement.
Un homme sans seigneur pouvait poser beaucoup de questions. Un homme affamé devait choisir lesquelles.
Cette première nuit avec les Lévriers, Martin découvrit une autre règle des hommes sans seigneur : personne ne demandait d'où vous veniez tant que votre passé ne venait pas vous chercher avec une épée. Le camp avait été établi dans un verger abandonné. Hugues fit compter les pièces, les carreaux et même les bonnes bottes de chaque nouveau venu devant Ysabeau.
Martin trouva la méthode humiliante.
« Pour savoir ce qu'on pourra me voler ? »
« Pour savoir ce que tu prétendras qu'on t'a volé », répondit Hugues.
La différence résumait assez bien sa manière de commander.
Les deux archers anglais s'appelaient Will et Stephen Hobb. Will affirmait qu'ils n'étaient pas frères chaque fois que Stephen chantait. Jehan Leclerc, ancien sergent d'un petit seigneur picard, savait lire suffisamment pour reconnaître une dette. Alain le Breton avait servi sur des navires avant de découvrir que la terre ferme permettait de fuir dans davantage de directions. Ysabeau avait hérité d'un chariot de tonnelier après la mort de son mari et compris que, dans une troupe, celui qui contrôle les chaussures de rechange possède presque autant de pouvoir que le capitaine.
Hugues demanda finalement à Martin quel homme avait été Raoul de Beaulieu.
« Un bon seigneur ? »
Martin hésita.
« Meilleur que certains. »
« Donc non. »
« Il payait sa maison. Il tenait parole avec ses hommes. »
Hugues hocha la tête.
« C'est déjà beaucoup. »
Martin avait grandi avec l'idée que la fidélité descendait du roi au seigneur, puis du seigneur au soldat, comme une chaîne bénie par Dieu. Hugues la décrivait plutôt comme un pont de corde : utile tant que les deux extrémités tenaient.
Martin n'était pas encore prêt à l'admettre.
Mais cette nuit-là, il dormit à l'intérieur d'un cercle de sentinelles qui connaissaient son nom. Personne ne tenta de couper sa bourse.