LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 2: Les Lévriers Gris
Le premier combat de Martin au sein de la compagnie se déroula sans bannière.
Le convoi suivait un chemin creux bordé de hêtres lorsque Hugues leva la main. Les oiseaux s'étaient tus. Martin ne vit rien, jusqu'à ce qu'un carreau d'arbalète traverse la joue du premier charretier.
Des hommes surgirent des bois.
Ce n'étaient pas des paysans. Les paysans attaquaient avec des fourches, des haches et beaucoup de cris. Ceux-là avançaient en deux groupes, l'un vers les chevaux, l'autre vers l'arrière du convoi. Leurs écus avaient été recouverts de boue pour masquer les couleurs.
« Lévriers ! Les dents ! » hurla Hugues.
Martin posa le pied dans l'étrier de son arme, accrocha la corde au crochet de sa ceinture et banda l'arbalète. Autour de lui, la troupe désordonnée devint soudain une machine familière. Les piques s'abaissèrent. Les deux Anglais sortirent leurs arcs. Ysabeau traîna le conducteur blessé sous un chariot et prit son épée courte.
Martin visa un homme portant un chapel de fer. Pas la poitrine : la cuisse, sous la maille.
Le carreau entra là où il voulait.
Son second tir traversa un bouclier et cloua la main qui le tenait. Puis les assaillants furent trop proches. Martin laissa l'arbalète pendre à sa sangle et tira son fauchon.
Le combat dura moins de cinq minutes.
Neuf assaillants restèrent au sol. Quatre s'enfuirent. Un cinquième survécut parce qu'Ysabeau lui brisa le genou avec une cheville de chariot.
Hugues lui posa des questions.
Le prisonnier finit par parler.
On les avait engagés à Saint-Omer par l'intermédiaire d'un clerc travaillant pour Eustache de Marconne, un seigneur dont Martin connaissait à peine le nom. Ils devaient prendre le grain. S'ils échouaient, ils devaient brûler les chariots.
Hugues cessa de sourire.
« Vous le connaissez ? » demanda Martin.
« Tous ceux qui déplacent du grain en Picardie connaissent Marconne. »
Trois morts portaient dans leur ceinture des gros tournois neufs, encore nets sur les bords.
« Payés d'avance », observa Martin.
« Généreusement. »
À Thérouanne, le marchand Bellon, propriétaire du convoi, refusa la prime de danger promise. Hugues protesta avec courtoisie, puis fit discrètement retirer un sac sur dix avant l'entrée dans l'entrepôt.
« C'est du vol ? » demanda Martin.
« De la comptabilité. »
Le soir, le grain fut partagé. Une partie revint aux blessés. Deux sacs furent confiés à des villageois rencontrés en chemin.
Martin regarda Hugues.
« Vous volez notre employeur pour nourrir ceux qu'il a peut-être volés ? »
« Je protège nos routes. Un paysan qui a mangé cache moins volontiers une fourche dans mon dos. »
« Ce n'est pas très charitable. »
« La charité coûte cher. »
Hugues lui tendit une chope.
« Écoute-moi. Les rois paient tard. Les seigneurs paient quand quelqu'un les regarde. Les marchands paient quand ils ont peur. Les villages paient parce qu'il y a des hommes armés dans leur cour. Une compagnie qui veut durer doit apprendre quel argent attire quel sang. »
Martin ne répondit pas.
Pendant les mois suivants, il apprit surtout à observer les routes. Le sel, le vin, les chevaux et l'argent circulaient encore. Le grain, lui, devenait rare. Des villages où les moulins tournaient encore n'avaient presque rien à moudre. À Arras, le prix du seigle montait. Près de Calais, il doublait encore.
Pourtant, la nuit, des convois lourdement gardés traversaient la campagne.
« La guerre mange », disait Hugues.
Martin commença à se demander qui la nourrissait.
Le prisonnier de l'embuscade donna un détail que Martin conserva longtemps. Les hommes avaient été recrutés dans une pièce au-dessus d'une boutique de laine à Saint-Omer. Les groupes entraient séparément. Le clerc qui payait portait un cordon vert au poignet et distribuait des pièces neuves. On ne donnait ni nom complet, ni destination finale. Chacun ne connaissait que sa portion du travail.
Hugues força les témoins à répéter le récit séparément. Les versions divergeaient déjà. L'un se souvenait d'un cordon bleu. Un autre d'une fourrure au col.
« La vérité se saoule vite dans une compagnie », dit Hugues. « Écris avant qu'elle tombe. »
Ils n'avaient pas encore de clerc. Martin nota donc les informations au charbon sur le revers d'une tuile cassée. Il garda cette tuile dans le chariot pendant des mois. Plus tard, frère Matthieu se moquerait de ce premier registre, mais Martin le considéra toujours comme le commencement de son livre de la faim : noms, sceaux, lieux, prix étranges, routes où passaient des sacs quand les greniers des villages étaient vides.
À Thérouanne, il remarqua également que les gardes de Bellon avaient des armes neuves et identiques. Trop d'hommes pour protéger un commerce ordinaire.
« Peut-être que le grain vaut désormais plus qu'un château », dit-il.
Hugues regarda les portes de l'entrepôt.
« On ne mange pas les châteaux. »
Cette phrase changea la manière dont Martin regardait la guerre. Les chansons parlaient de chevaliers, de forteresses et de bannières. Les routes parlaient d'avoine, de farine, de roues cassées et de chevaux trop maigres.
Martin se mit à compter les charrettes avec autant d'attention que les soldats.
Après l'embuscade, les Lévriers passèrent une demi-journée à récupérer ce qui pouvait l'être. Les morts furent fouillés d'abord pour identifier leurs familles ou leur compagnie, ensuite pour les armes. Rien ne se perdait dans une troupe pauvre : boucles, gants, cordes, pointes de carreaux, chaussures encore utilisables.
Martin détestait cette économie autour des cadavres. Hugues la traitait comme une nécessité.
« Un mort n'a plus besoin de bottes. Un vivant oui. »
« Et sa famille ? »
« Si nous savons qui elle est, on envoie ce qu'on peut. Si nous ne savons pas, le cuir sert à quelqu'un. »
Cette brutalité pratique expliquait une grande partie de la vie mercenaire. Les hommes ne pouvaient pas se permettre les gestes symboliques des nobles. Un chevalier pouvait abandonner une arme pour l'honneur. Un piquier récupérait la boucle parce qu'une boucle coûtait de l'argent.
Ysabeau fit dresser un inventaire du matériel pris. Une partie fut attribuée aux blessés dont l'équipement avait été détruit. Le reste devint propriété commune.
Martin remarqua que Hugues surveillait plus sévèrement le partage du butin que la formation au combat.
« Un mauvais partage tue une compagnie plus sûrement qu'une mauvaise charge », expliqua le capitaine. « L'ennemi est devant. L'injustice est dans la tente. »
Plus tard, lorsque Martin écrirait ses propres règles, il se souviendrait de cette journée autant que des batailles. Un groupe armé ne restait uni que si les hommes savaient comment les risques et les gains seraient partagés avant que le sang coule.