LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 11: Argent anglais, sang français
L'été ramena les armées.
Les offres arrivèrent des deux camps. Un commandant anglais voulait engager les Lévriers pour attaquer des convois français. Un officier français voulait les employer pour défendre les mêmes routes.
Martin choisit les Français, parce que le contrat lui donnait accès aux inventaires de ravitaillement.
Le quartier-maître protesta.
« Vous êtes payé pour combattre, pas pour compter les sacs. »
« Un homme qui n'a pas mangé combat mal. »
Les chiffres révélèrent des disparitions répétées. Dans un monastère, trois cents sacs avaient été livrés. Cent seulement restaient. Deux cents avaient été transférés vers un entrepôt privé sur ordre d'un clerc royal.
L'entrepôt appartenait à un membre de la Concorde.
Martin envoya des copies au maréchal.
Aucune réponse.
Deux jours plus tard, une colonne anglaise attaqua la route. Les Lévriers reculèrent volontairement, attirant les archers et cavaliers dans un chemin bordé de haies où Jehan attendait avec les piquiers.
Parmi les prisonniers se trouvait Sir Thomas Greybourne.
Il ôta son casque.
« Cela devient embarrassant. »
Martin refusa sa rançon et demanda des informations sur les fournisseurs de Calais.
Greybourne confirma que certains marchands étaient désormais considérés comme « stratégiquement fiables » et recevaient des contrats prioritaires. Plusieurs figuraient dans les registres de Licques.
« Et l'officier anglais payé par la Concorde ? » demanda Martin.
Greybourne sourit sans joie.
« Promu. »
Martin libéra le chevalier contre une promesse de trente jours sans combat contre les Lévriers.
Le quartier-maître français entra dans une colère noire.
« Cet homme valait deux cents couronnes ! »
« Alors il fallait le capturer vous-même. »
La compagnie quitta le contrat avant terme.
Le soir même, un mandat français les accusa d'aide à l'ennemi.
Dans la nuit, Greybourne envoya un message : les Anglais préparaient également un ordre d'arrestation.
Pour la première fois, Martin avait atteint une forme parfaite de neutralité.
Les deux royaumes voulaient sa tête.
La nuit où Greybourne fut prisonnier, Français, Anglais et mercenaires dormirent dans la même grange. Des mangeoires vides servaient de frontière.
Will Hobb traversa cette frontière pour jouer aux dés avec trois captifs anglais.
Jehan menaça de jeter les dés au feu.
« Ce sont des ennemis. »
« Demain », répondit Will. « Ce soir ils me doivent quatre deniers. »
Martin laissa faire.
Greybourne lui expliqua ensuite que les armées dépendaient de plus en plus de grands fournisseurs capables de garantir des quantités à l'avance. Cela permettait de planifier des campagnes plus longues et plus rapides.
« Et si quelques fournisseurs se mettent d'accord ? » demanda Martin.
Greybourne resta silencieux un instant.
« Alors ils peuvent décider quelles routes coûtent cher, quels sièges deviennent impossibles, quelles garnisons reçoivent leurs sacs trop tard. »
Le problème n'était donc plus seulement de vendre cher. Le contrôle du ravitaillement pouvait influer sur les décisions militaires elles-mêmes.
Martin pensa aux villages affamés et aux capitaines obligés de déplacer des hommes faute d'avoine.
Une bataille pouvait être perdue des semaines avant le premier coup, dans une pièce où un clerc retardait un convoi.
Avant de libérer Greybourne, Martin lui permit d'écrire à ses hommes. Le chevalier demanda du parchemin et rédigea une courte note assurant qu'il était bien traité et qu'aucune tentative de sauvetage ne devait être entreprise.
Martin lut la lettre.
« Vous leur faites confiance ? »
« Assez pour savoir qu'ils désobéiront s'ils pensent que je suis en danger. »
« Et ils vous obéiront parce que vous leur dites que vous ne l'êtes pas ? »
« Voilà le principe. »
Martin observa que le commandement anglais, malgré des coutumes différentes, reposait sur le même mélange de discipline et de confiance que les Lévriers. Les langues, les prières et les lois changeaient. La peur d'être abandonné par son capitaine ne changeait pas.
Greybourne lui demanda en retour pourquoi Martin acceptait encore des contrats français après avoir été accusé de trahison par des autorités françaises.
« Parce que le royaume et ceux qui parlent en son nom ne sont pas toujours la même chose. »
« Voilà une pensée dangereuse. »
« Nous sommes une compagnie dangereuse. »
Greybourne rit.
Cette conversation fut l'une des premières où Martin formula clairement une distinction qu'il ressentait depuis longtemps. Il pouvait se considérer français sans considérer chaque ordre français comme juste. La loyauté à un pays, à un seigneur, à une communauté et à des hommes précis n'était pas une seule chose.
La guerre forçait chacun à prétendre le contraire.
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