LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 10: La route des révoltes
La Jacquerie avait été écrasée, mais les campagnes au sud gardaient ses cicatrices. Manoirs brûlés, potences pleines, villages punis pour des violences commises par d'autres.
Les Lévriers escortaient des réfugiés : artisans, veuves, meuniers, enfants.
Parmi eux se trouvait Colin Berset, charretier, à qui il manquait deux doigts.
Il avait travaillé pour la Concorde.
« Ils nous payaient parfois pour rouler lentement », expliqua-t-il.
Martin crut avoir mal entendu.
« Lentement ? »
« Deux jours dans un bois. Une nuit dans une cour. On entrait en ville quand le prix avait monté. »
Colin reconnut plusieurs noms dans les registres de Licques, dont celui d'Amaury de Rochefort.
Le lendemain, un détachement français bloqua un pont et exigea l'arrestation de Martin.
Quatre-vingts soldats contre une soixantaine de Lévriers, avec les réfugiés au milieu.
Le capitaine français sourit.
« Vous ne pouvez pas gagner. »
« Non », répondit Martin.
Il fit demi-tour.
Deux lieues plus loin, Colin indiqua un gué forestier. Les Lévriers traversèrent, rejoignirent l'autre rive et prirent position sur une hauteur avant l'arrivée du détachement français.
« Je ne peux toujours pas gagner », cria Martin au capitaine. « Mais vous non plus. »
Les Français se retirèrent.
Le soir, Colin demanda :
« Vous n'avez donc aucun honneur ? La plupart des soldats auraient combattu. »
Martin vérifia l'empennage d'un carreau.
« L'honneur est utile quand il empêche un homme de faire quelque chose de honteux. Moins quand il l'oblige à faire quelque chose de stupide. »
La phrase circula dans la compagnie, puis dans les villages. Elle fut embellie, raccourcie, déformée.
Bientôt on prétendit que Martin Vautrin craignait davantage la honte que la mort, et davantage la faim que la honte.
Il détestait cette formule.
Elle donnait l'impression qu'il savait où il allait.
Les réfugiés de Beauvaisis rendaient les jugements simples impossibles. Certains avaient participé aux révoltes paysannes et brûlé des registres de dettes. D'autres avaient massacré des innocents appartenant à des maisons nobles. Les représailles avaient ensuite tué des hommes qui n'avaient rien fait.
Autour des feux, chacun expliquait que l'autre camp avait commencé.
Un vieux charpentier dit à Martin :
« Quand un toit tombe, chaque homme jure que la poutre au-dessus de lui s'est brisée la première. »
Martin pensa à la guerre entière.
Il demanda à Colin pourquoi les charretiers avaient accepté de retarder le grain.
« Parce qu'on payait bien. Parce que si je refusais, un autre prenait ma place. Parce que le clerc savait où vivait ma femme. Parce que tout le monde disait qu'un seul chariot ne changeait rien à la faim. »
Martin nota les raisons.
Il commença à comprendre que les systèmes cruels ne reposaient pas toujours sur des hommes cruels. Ils pouvaient être construits avec des décisions ordinaires, chacune assez petite pour que celui qui la prenait se sente innocent.
Il engagea Colin comme maître charretier.
Une armée, apprit-il, dépendait autant des hommes qui savaient réparer un essieu que de ceux qui savaient tuer.
Colin Berset connaissait aussi les anciennes routes de contrebande entre l'Artois et les terres flamandes. Il les avait utilisées pour transporter du sel lorsque les taxes rendaient certaines voies officielles trop coûteuses. Martin lui demanda si cela faisait de lui un voleur.
« Cela dépend du collecteur à qui vous posez la question. »
La réponse ressemblait trop à celles d'Hugues.
Grâce à Colin, les Lévriers apprirent à penser en réseau plutôt qu'en routes principales. Un convoi important attirait les soldats. Dix petits chargements pouvaient passer par des moulins, des chemins d'église et des fermes. La méthode coûtait plus de temps mais réduisait le risque qu'une seule saisie affame toute une zone.
Elle exigeait aussi davantage de confiance locale. Les paysans devaient cacher des sacs sans les vendre. Les meuniers devaient attendre. Les charretiers devaient respecter des rendez-vous compliqués.
Martin comprit que l'organisation de la nourriture ressemblait de plus en plus à une campagne militaire, sauf que les participants n'étaient pas des soldats et ne pouvaient pas être commandés de la même manière.
On ne pouvait pas donner un ordre à une veuve possédant une grange et s'attendre à ce qu'elle obéisse. Il fallait expliquer, négocier et parfois accepter qu'elle refuse.
La lenteur de cette méthode irritait Martin.
Elle lui apprit pourtant une forme de pouvoir différente : obtenir la coopération sans avoir le droit de la forcer.