LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 13: Les dents de l'hiver
L'hiver fut mauvais. Le prix du seigle monta encore.
Les Lévriers commencèrent à intercepter des convois clairement liés à la Concorde. Ils prenaient une partie du grain, laissaient le reste et remettaient un reçu portant la chaîne brisée.
Will Hobb appelait cela du vol avec de meilleures lettres.
Martin préférait « réquisition ».
Le grain saisi était vendu à prix fixé dans les marchés protégés ou distribué aux villages les plus touchés.
La popularité de Martin grandit.
Des chansons apparurent.
L'une prétendait qu'il était un noble cachant sa naissance. Martin paya le chanteur pour qu'il cesse.
La Concorde riposta en brûlant un village qui avait fourni les Lévriers. Deux enfants moururent.
Martin voulut incendier les domaines de Marconne.
Ysabeau refusa.
« Il possède sept manoirs. Tu en brûles un, il en reste six. Tu en brûles sept, tu prouves que ses accusations sont vraies. »
Alors ils changèrent de méthode.
Ils protégèrent les moulins.
La Concorde contrôlait non seulement le grain, mais aussi l'endroit où il pouvait être transformé en farine. Les Lévriers escortèrent des meules, protégèrent les meuniers indépendants et multiplièrent les petits convois difficiles à intercepter.
Matthieu créa des laissez-passer reconnus par plusieurs villages. Les marchands qui acceptaient certaines limites de prix bénéficiaient de la protection de la compagnie.
Un marché parallèle se forma.
La Concorde tenta ensuite de tuer Martin.
D'abord du poison dans son ragoût. Will goûta avant lui et faillit mourir. Puis un carreau tiré depuis un clocher manqua Martin et blessa Jehan.
Enfin vint une attaque plus élégante : un officier royal apporta un pardon officiel si Martin acceptait immédiatement le service du roi.
La première mission consistait à saisir le grain de marchands « rebelles » près d'Abbeville.
Matthieu vérifia les noms.
Tous étaient des concurrents de la Concorde.
Martin rendit le pardon sans l'ouvrir.
L'officier baissa la voix.
« Des hommes puissants peuvent effacer vos crimes. »
« Et d'autres en tirent profit. »
Pendant un instant, l'homme eut peur.
Cela suffit à Martin.
La Concorde montait plus haut que Marconne.
Les raids d'hiver posèrent un problème que Martin n'avait pas prévu : comment distinguer un stock ennemi d'un stock simplement entreposé au mauvais endroit ? Dans certains dépôts, le grain d'une abbaye se trouvait à côté de celui d'un spéculateur. Les charretiers ignoraient souvent pour qui ils travaillaient.
Martin ajouta une règle : les livres avant les sacs.
Quand cela était possible, les Lévriers prenaient d'abord les registres, identifiaient les propriétaires et laissaient ce qui correspondait aux besoins locaux.
Les soldats détestaient perdre du temps à lire.
« Les livres ne se mangent pas », grogna un piquier.
Matthieu répondit :
« Ils nous disent dans quel ventre nous sommes en train de prendre le pain. »
Cette méthode permit de restituer une dîme entière à une abbaye et de découvrir qu'un marchand avait caché sa propre réserve sous un sceau religieux.
Peu à peu, des monastères commencèrent à envoyer leurs inventaires à la Maison de la Chaîne.
Martin avait passé sa jeunesse à croire que les murs protégeaient les richesses.
Il découvrait maintenant que les copies protégeaient la vérité.
L'hiver révéla aussi les limites de la popularité. Des villages qui acclamaient les Lévriers lorsqu'ils ouvraient un dépôt se plaignaient lorsque la compagnie exigeait du fourrage pour ses chevaux. Des marchands qui soutenaient la lutte contre la Concorde refusaient parfois de baisser leurs propres prix.
Martin se surprit à penser comme les hommes qu'il critiquait : nous protégeons ces routes, nous méritons donc davantage.
Ysabeau l'arrêta plusieurs fois.
« Voilà exactement comment on commence. »
« Comment on commence quoi ? »
« À expliquer que ses propres besoins sont différents de ceux des autres. »
Elle imposa que toutes les réquisitions de la compagnie soient inscrites et payées lorsqu'elles dépassaient les contributions prévues par contrat. Les soldats protestèrent : compter chaque botte de foin prenait du temps.
« Le temps coûte moins cher qu'un village qui cesse de nous ouvrir sa porte », répondit-elle.
Martin comprit alors que la différence entre une compagnie protectrice et une bande de pillards ne reposait pas seulement sur l'intention du capitaine. Elle reposait sur des centaines de petits comportements quotidiens : payer une poule, fermer une barrière, ne pas dormir dans un lit sans permission, sanctionner un homme qui prend parce qu'il porte une arme.
La morale de la guerre se décidait souvent loin des combats.
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