LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 14: Le Prieur
Ils capturèrent Marconne presque par hasard.
Martin préparait une embuscade contre un convoi près de Doullens. Au centre de l'escorte avançait un homme en manteau fourré sur un cheval noir.
Ysabeau le reconnut.
« C'est lui. »
Le combat coûta six hommes aux Lévriers. Marconne fut conduit dans une chapelle en ruine.
Il était élégant, calme, et beaucoup moins impressionné que Martin ne l'aurait souhaité.
« Alors le fameux Vautrin existe. »
« La famine aussi. »
Martin posa les copies des registres devant lui.
« Qui est le Prieur ? »
Marconne sourit.
« Vous imaginez une conspiration parce qu'une conspiration rassure les soldats. Elle donne l'impression que la guerre est dirigée par quelqu'un. »
« Elle ne l'est pas ? »
« Bien sûr qu'elle l'est. Par la dette, les récoltes, la peur, les routes et ceux qui savent les utiliser. »
Sous la pression, Marconne finit par expliquer. Le Prieur n'était pas un chef permanent. La fonction tournait entre les membres les plus puissants de la Concorde. Cette année-là, elle appartenait au comte Amaury de Rochefort.
« Marconne n'est donc pas la tête », dit Matthieu plus tard.
« Non. »
« Et si on coupe celle de Rochefort, une autre poussera. »
Martin regarda le prisonnier.
Il pouvait le rançonner. Il pouvait le pendre.
Il choisit autre chose : une audience publique à la Maison de la Chaîne.
Marconne perdit enfin son calme.
« Vous ne pouvez pas juger un noble ! »
« Je ne suis pas juge. »
« Alors qu'est-ce que vous faites ? »
Martin pensa aux marchés.
« J'ouvre les comptes. »
La nouvelle se répandit dans toute la région.
Les autorités françaises demandèrent la remise du prisonnier.
Les Anglais aussi.
Martin refusa les deux.
Et prépara les murs à un siège.
Marconne s'adapta très vite à sa captivité. En quelques jours, il connaissait les noms des gardes, leurs villages d'origine, ceux qui jouaient aux dés et ceux qui doutaient de Martin.
Ysabeau demanda que les sentinelles soient changées régulièrement.
« Une conversation n'est pas une trahison », dit Martin.
« La moisissure n'est pas du pain pourri le premier jour non plus. »
Martin suivit son conseil.
Un soir, il demanda à Marconne s'il avait déjà connu la faim.
« Pendant un siège, quand j'étais enfant. »
« Combien de temps ? »
« Deux jours sans pain. Nous avions de la viande. »
Martin rit malgré lui.
Marconne ne se vexa pas.
« Ne confondez pas privilège et ignorance. Je sais que la faim fait peur. C'est justement pour cela que le grain a de la valeur. »
Cette phrase définissait leur différence mieux que tous les comptes. Martin considérait la faim comme un mal qu'il fallait réduire. Marconne la considérait comme une information sur le prix.
Ils ne se disputaient pas sur les faits.
Ils se disputaient sur ce que les faits obligeaient un homme à faire.
Avant l'audience publique, Martin reçut plusieurs offres de rançon pour Marconne. Elles venaient de cousins, de partenaires commerciaux et même d'un officier français qui prétendait vouloir « restaurer la justice seigneuriale ». Les sommes dépassaient de loin la trésorerie des Lévriers.
Ysabeau posa les lettres sur la table.
« Avec cet argent, nous pouvons nourrir la compagnie un an. »
Martin le savait.
Refuser n'avait rien d'abstrait. Cela signifiait demander à ses hommes de continuer à risquer leur vie pour une cause qui, officiellement, ne leur rapportait pas autant que la vente du prisonnier.
Il convoqua les sergents et fit lire les offres.
« Vous votez ? » demanda Jehan.
« Oui. »
Le résultat fut plus serré que Martin ne l'aurait voulu. Plusieurs hommes préféraient la rançon. D'autres craignaient qu'en libérant Marconne, toute preuve disparaisse.
Finalement, la compagnie choisit l'audience.
Martin fut soulagé, mais aussi inquiet. Les règles donnaient aux hommes le pouvoir de choisir quelque chose qu'il désapprouvait peut-être un jour.
Matthieu lui dit :
« Si tu veux des règles seulement quand elles donnent ton résultat, tu veux des ordres, pas des règles. »
Martin ajouta cette phrase à la longue liste des choses qu'il détestait entendre parce qu'elles étaient vraies.
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