LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 18: Ennemis autour d'une table
Greybourne arriva le premier.
Arnaud de Châtillon arriva deux jours plus tard et manqua repartir en découvrant un chevalier anglais dans la salle.
« Vous m'avez fait venir pour dîner avec l'ennemi ? »
« Non. Pour lire. »
Greybourne inclina la tête.
« Voilà un compliment français inattendu. »
Le premier problème fut l'endroit où chacun devait s'asseoir. Arnaud refusait une place inférieure à celle d'un Anglais. Greybourne proposa de s'asseoir par terre si Arnaud promettait de se taire.
Martin fit enlever le grand fauteuil et imposa des bancs.
Ysabeau murmura :
« Diplomatie par le mobilier. »
Martin étala les preuves : doubles facturations, retards organisés, pots-de-vin, achats croisés.
Arnaud lut longtemps.
« Trois de ces retards nous ont obligés à abandonner des positions l'année dernière. »
Greybourne montra un autre chiffre.
« Celui-ci nous a forcés à acheter du grain d'urgence au double du prix. »
Pour quelques instants, la nationalité pesa moins lourd que l'humiliation professionnelle.
Martin proposa un échange limité d'informations. Pas de secrets militaires. Seulement les preuves qu'un même fournisseur trompait les deux camps.
« Cela ressemble dangereusement à de la coopération », observa Arnaud.
« Appelez cela de la haine commune. »
Greybourne sourit.
« Elle a de solides traditions. »
Le réseau commença à se construire.
Puis Rochefort frappa là où Martin était le plus vulnérable.
Alain le Breton disparut avec la caisse de solde.
Deux gardes des Lévriers furent retrouvés morts près d'un chariot incendié. Alain avait rejoint les hommes de la Concorde.
Ysabeau posa les comptes devant Martin.
« Six jours d'argent. Vingt jours de nourriture si personne ne part. »
Martin réunit la compagnie.
Il ne prononça aucun grand discours.
« Voilà ce qu'il reste. Celui qui part recevra ce qui lui est déjà dû. Celui qui reste ne sait pas quand viendra la prochaine solde. »
Trente-deux hommes quittèrent la Maison de la Chaîne.
À midi, des paysans arrivèrent avec de la farine et du porc fumé.
Le soir, une guilde d'Abbeville envoya un prêt.
Le lendemain, un marchand anglais remit une petite caisse d'argent sans nom.
Un billet de Greybourne se trouvait à l'intérieur :
La haine commune a donc du crédit.
Martin éclata de rire.
Rochefort contrôlait beaucoup de richesses.
Mais l'argent n'était pas la seule chose qui circulait.
La confiance aussi.
La première information échangée entre Greybourne et Arnaud concerna un marchand qui avait facturé aux Français des sacs d'avoine prétendument brûlés par les Anglais, tout en facturant aux Anglais l'achat des mêmes sacs.
Arnaud écrivit au bas de la copie :
Je commence à admirer son audace.
Greybourne répondit :
L'audace supposerait qu'il accepte de nous rencontrer.
Martin conserva les deux billets.
L'alliance ne reposait pas sur la paix, le pardon ou une grande vision de l'Europe. Elle reposait sur une irritation partagée et des avantages concrets. Cela la rendait paradoxalement plus solide.
Personne n'avait besoin d'aimer l'autre. Il suffisait de préférer être moins volé.
Martin apprit à se méfier des coalitions qui exigeaient que chacun devienne meilleur avant d'agir. Les hommes restaient ce qu'ils étaient : ambitieux, rancuniers, patriotes, cupides, loyaux à certains et hostiles à d'autres.
Le travail consistait à construire quelque chose qui fonctionnait malgré tout cela.
La trahison d'Alain obligea Martin à revoir la sécurité de la compagnie. Jusqu'alors, les anciens compagnons bénéficiaient d'une confiance presque totale. Désormais, les routes de ravitaillement furent réparties entre plusieurs personnes, les caisses séparées, les mots de passe changés régulièrement.
Certains vétérans vécurent ces mesures comme une insulte.
« Nous avons combattu avec toi depuis Hugues. »
« Alain aussi. »
La réponse blessait parce qu'elle était incontestable.
Martin craignit que la méfiance ne détruise ce que la compagnie avait construit. Matthieu proposa alors une distinction : ne pas fonder la sécurité sur le secret d'un seul homme, mais sur des procédures que chacun connaissait.
Les comptes furent donc vérifiés par plusieurs personnes. Les mouvements importants de grain nécessitaient plusieurs signatures. Les soldats savaient qu'ils étaient contrôlés, mais aussi que Martin l'était.
« Tu transformes notre compagnie en monastère de comptables », protesta Will.
« Un monastère où l'on jure beaucoup. »
La plaisanterie détendit les tensions.
Rochefort avait voulu que la trahison d'un homme devienne la preuve que personne n'était digne de confiance. Martin essaya d'en tirer la conclusion inverse : puisque personne n'était digne d'une confiance illimitée, il fallait construire des règles qui permettaient malgré tout de travailler ensemble.
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