LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 17: Rochefort
Amaury de Rochefort vint en personne.
Vingt chevaliers l'accompagnaient, avec assez de serviteurs et d'hommes d'armes pour rappeler à tous qu'un noble important pouvait se permettre la courtoisie parce que la violence restait derrière lui.
Martin lui accorda un sauf-conduit.
Rochefort avait une quarantaine d'années, une barbe courte, des yeux pâles et aucun bijou ostentatoire. Il n'avait pas besoin de montrer sa richesse.
Ils se rencontrèrent dans la grande salle.
« Vous avez créé beaucoup de désordre », dit le comte.
« Il y en avait avant moi. »
« La guerre a des règles. »
« Ma compagnie aussi. »
Rochefort regarda la planche sur laquelle les règles des Lévriers étaient peintes.
« Touchant. »
Il proposa un marché. Marconne serait libéré. Martin recevrait un pardon, la reconnaissance officielle de la Maison de la Chaîne et une somme considérable. En échange, les documents seraient remis et les attaques contre les dépôts cesseraient.
« Vous êtes le Prieur », dit Martin.
Rochefort ne nia pas.
« Cette année. »
« Pourquoi l'admettre ? »
« Parce que le secret devient moins utile. Vous imaginez que révéler notre existence suffit à la détruire. Des nobles investissent dans le grain. Des marchands financent des convois. Des officiers garantissent les livraisons. Où est le crime ? »
« Dans les moulins brûlés. Dans les convois retardés volontairement. Dans les récoltes saisies à prix imposé. »
« Des accusations. »
« Des comptes. »
Rochefort sourit.
« Des copies. Les originaux de Licques sont chez les Anglais et compromettent leurs propres officiers. Les autorités françaises appelleront vos parchemins des faux. Les marchands flamands parleront de correspondance privée. Quel tribunal choisirez-vous ? »
Martin se tut.
Le comte se pencha vers lui.
« Vous êtes un bon soldat. C'est pourquoi vous restez prisonnier d'une erreur de soldat. Vous croyez que le pouvoir est quelque chose qu'on vainc. Le pouvoir est quelque chose qu'on rejoint. »
« Et ceux qui ne peuvent pas le rejoindre ? »
« Ils endurent. »
Il n'y avait aucune cruauté dans sa voix.
C'était pire.
Rochefort ne haïssait pas les pauvres. Il les considérait comme une donnée du paysage.
Martin refusa.
Le comte se leva.
« Alors vos contrats disparaîtront. Les villes qui vous emploieront perdront des privilèges. Les marchands qui vous vendront du grain seront poursuivis. Les prêtres qui vous soutiendront recevront la visite de leur évêque. Des capitaines français et anglais seront payés pour vous traiter en brigand. Vous gagnerez peut-être des batailles. Mais chaque victoire rendra vos hommes plus difficiles à nourrir. »
Après son départ, la salle resta silencieuse.
Will Hobb souffla :
« Je préférais ceux qui essayaient de nous tuer avec une épée. »
Martin regarda la carte.
Rochefort avait raison sur un point : on ne détruisait pas ce système entrepôt après entrepôt.
Il fallait des villes, des moulins, des abbayes, des guildes, des marchands indépendants.
Et peut-être des officiers des deux camps qui détestaient être volés davantage qu'ils ne détestaient l'ennemi.
« Envoyez un message à Greybourne », dit Martin.
Puis il montra Amiens.
« Et trouvez-moi un capitaine français assez vexé pour compter ses propres sacs. »
Après le départ de Rochefort, Martin retourna voir Marconne.
« Pourquoi les hommes puissants appellent-ils toujours ordre ce qui les avantage ? »
Le noble réfléchit.
« Parce que le désordre coûte cher. Un moulin brûlé ne paie pas de rente. Un paysan mort ne paie pas d'impôt. Une route pleine de brigands ne transporte pas de laine. Rochefort ne veut pas le chaos. Il veut un monde stable dont la stabilité lui appartient. »
« Et vous ? »
« Je veux du profit. »
Martin sourit.
« C'est presque honnête. »
Marconne expliqua alors le rôle du crédit. Les seigneurs empruntaient sur les récoltes futures pour payer les troupes. Les villes empruntaient pour réparer les murs. Les marchands empruntaient pour acheter le grain. La Concorde se plaçait entre tous ces besoins.
Martin avait pensé en sacs et en routes.
Rochefort pensait en années.
Il comprit que même si tous les entrepôts étaient ouverts, les contrats de dette pourraient recréer la même dépendance la saison suivante.
Le lendemain, il envoya des lettres aux guildes et aux trésoriers des villes.
La guerre obligeait un homme d'armes à apprendre des choses que les chevaliers considéraient souvent comme indignes de leur rang.
Après la menace de Rochefort, les alliés de Martin durent décider ce qu'ils étaient prêts à risquer. Les premiers à venir furent des marchands de drap. Ils ne parlèrent pas de justice, mais de crédits, d'assurances et de marchés fermés. Si la Concorde contrôlait le grain, elle finirait aussi par contrôler le financement des convois de laine.
Agnès arriva ensuite avec six meuniers.
« Nous voulons un plafond sur vos tarifs d'escorte pendant les mois de pénurie. »
Martin la regarda.
« Vous me demandez de vous protéger contre des hommes qui refusent les limites, et votre première demande est de me limiter. »
« Exactement. »
Il rit.
Les contrats adoptés ensuite fixèrent des tarifs maximaux et exigeaient l'accord de représentants du marché pour toute hausse exceptionnelle. Plusieurs soldats protestèrent : pourquoi refuser de l'argent qu'on pouvait obtenir ?
Parce que, comprit Martin, la confiance pouvait être une ressource militaire. Un marchand qui savait que les Lévriers ne tripleraient pas leur prix au pire moment acceptait plus facilement de leur avancer des fonds. Un village donnait du fourrage s'il savait combien il serait payé.
Rochefort construisait sa force sur la dépendance.
Martin commença à construire la sienne sur des limites que les autres pouvaient vérifier.
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