LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 22: La paix qui nourrit la guerre
Des rumeurs de paix circulèrent.
Les hommes se réjouirent.
La Concorde acheta davantage de grain.
Martin comprit pourquoi. Une trêve signifiait moins d'armées, moins de contrats d'urgence, des prix susceptibles de baisser. Mais elle signifiait aussi des milliers de soldats démobilisés, des routes dangereuses et des terres abandonnées à remettre en culture.
Rochefort préparait déjà l'après-guerre.
Matthieu apporta des copies de nouveaux contrats. Plusieurs grandes compagnies mercenaires, bientôt libérées de leurs obligations, recevaient de l'argent de partenaires de la Concorde pour « protéger » des entrepôts et des routes.
« Cinq cents hommes ne gardent pas des sacs », dit Martin.
Rochefort constituait une armée privée.
Pas pour conquérir le royaume. Pour contrôler la circulation dans une région épuisée.
Puis Greybourne et Arnaud envoyèrent chacun un message. Le conseil intérieur de la Concorde devait se réunir dans un domaine dépendant de Saint-Bertin, à l'extérieur de Saint-Omer.
Rochefort serait présent.
L'occasion était unique.
Greybourne bloquerait discrètement la route du nord sous prétexte de contrôle douanier. Arnaud ralentirait les troupes françaises au sud. Les Lévriers entreraient, prendraient les documents et ressortiraient.
« Simple », dit Will Hobb.
« Si c'est simple, nous avons oublié quelque chose », répondit Martin.
Marconne demanda alors à parler.
Toujours prisonnier sous les conditions de restitution, il avait reçu des nouvelles de ses domaines.
« Rochefort vous attend. »
« Comment le savez-vous ? »
« Parce que je vous attendrais. »
« Pourquoi m'aider ? »
Marconne regarda la cour.
« Il rachète mes dettes. »
Martin éclata de rire.
« Vous découvrez donc la solidarité. »
« Non. La concurrence. »
C'était probablement la réponse la plus sincère qu'il lui avait jamais donnée.
La perspective de la paix créa une inquiétude inattendue à la Maison de la Chaîne. Les soldats se demandaient qui les paierait. Les charretiers craignaient que les routes commerciales changent. Les marchands redoutaient une chute des prix. Les veuves espéraient le retour de leurs fils tout en craignant l'état dans lequel ils reviendraient.
La guerre avait duré assez longtemps pour devenir un métier collectif.
Rochefort l'avait compris. Son projet d'après-trêve n'était pas absurde : il faudrait sécuriser les routes, avancer des semences, prêter de l'argent, employer des hommes armés.
Le problème était qu'une seule alliance voulait contrôler toutes ces fonctions en même temps.
Matthieu demanda à Martin ce qu'il ferait à la place de Rochefort.
« Séparer les contrats. Celui qui prête ne doit pas posséder aussi le moulin, l'entrepôt et la compagnie chargée de saisir les dettes. »
« Alors écris-le. »
« Pour qui ? »
« Pour ceux qui devront s'en souvenir quand nous serons morts. »
Ainsi commencèrent les premiers articles de la Chaîne : inventaires publics, concurrence entre moulins, témoins pour les saisies, contrats lus et copiés.
Ce n'étaient encore que des notes dans la marge d'une guerre.
Mais Martin commençait à penser au-delà de la prochaine embuscade.
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