LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 23: La nuit de Saint-Bertin
La pluie couvrit leur approche.
Le domaine comprenait une chapelle, des granges, une maison d'hôtes et un manoir fortifié. Près de cent gardes occupaient les lieux, bien plus que prévu.
Le piège était visible.
Martin renonça à l'assaut prévu.
Six personnes entrèrent sous l'apparence de charretiers. Ysabeau en faisait partie.
« Non », dit Martin.
« Trouve quelqu'un d'autre qui connaît les sceaux des marchands et sait mentir aux clercs. »
« Je sais mentir. »
« Comme une arbalète. Ça marche, mais tout le monde le voit. »
Elle partit.
Pendant deux heures, Martin attendit dans les bois.
Une grange prit feu.
Ce n'était pas le signal.
Une seconde flamme apparut à l'autre bout du domaine.
Puis trois sifflements retentirent depuis le mur.
Les Lévriers avancèrent.
Ils escaladèrent l'arrière de l'enceinte et gagnèrent la maison du conseil. Des coffres brûlaient dans l'âtre. Matthieu jeta de l'eau sur les parchemins tandis que des hommes retiraient ce qui pouvait être sauvé.
Ils trouvèrent des listes de membres, des comptes d'investissement, des instructions de corruption et surtout un projet de partage territorial après la trêve. Des zones entières du nord étaient réparties entre maisons et marchands pour l'achat de grain, le crédit, les moulins et les transports.
Ce n'était plus seulement un cartel.
C'était une carte privée du pouvoir.
Ysabeau arriva couverte de suie.
« Tu as allumé les feux ? » demanda Martin.
« Non. Quelqu'un d'autre. »
Des cris éclatèrent dans la cour.
Des gardes de la Concorde combattaient entre eux.
Marconne se tenait près de la porte, une épée à la main.
Martin fixa Ysabeau.
« Tu l'as amené ? »
« Il connaissait les mots de passe. »
Marconne avait contacté des hommes restés fidèles à sa maison. Lorsque Rochefort ordonna de brûler certains registres, ils se retournèrent contre lui.
Le comte parvint néanmoins à fuir vers l'est avec une trentaine de cavaliers.
Les Lévriers quittèrent le domaine avant l'aube avec deux coffres de documents.
Puis les mauvaises nouvelles arrivèrent.
Greybourne avait été blessé et capturé au nord.
Arnaud avait été arrêté par ses propres supérieurs au sud.
Rochefort avait anticipé l'alliance. S'il ne pouvait empêcher le vol des registres, il pouvait couper les appuis de Martin.
Avant midi, des proclamations racontaient que des brigands avaient attaqué un domaine ecclésiastique, brûlé le grain de l'abbaye et volé des objets sacrés.
La vérité avait des parchemins.
Rochefort avait des institutions.
Martin comprit qu'il ne suffisait plus de trouver des preuves.
Il fallait les faire voyager plus vite que les mensonges.
Sur le chemin du retour après Saint-Bertin, les Lévriers entendirent trois versions de la même nuit. Dans un village, on les accueillit comme ceux qui avaient découvert une grande fraude. Dans le suivant, le prêtre refusa de leur donner de l'eau parce qu'il avait appris qu'ils avaient brûlé une chapelle et volé des reliques.
Martin comprit brutalement que la vérité avançait à pied tandis que l'autorité voyageait avec des sceaux.
Un serviteur de l'abbaye, retrouvé plus tard, expliqua que les premiers incendies avaient été ordonnés par un clerc de Rochefort. Le but était de détruire certains registres, d'en préserver d'autres et de faire porter la responsabilité aux mercenaires.
Martin confia une partie des documents à un petit prieuré dont le supérieur avait déjà condamné les compagnies libres dans ses sermons.
« Lisez », lui dit-il. « Si c'est faux, dites-le. Si c'est vrai, copiez. »
Le religieux demanda :
« Pourquoi me faire confiance ? »
« Je ne vous fais pas confiance. C'est justement pour cela. »
Le prieur les hébergea dans une grange et envoya ensuite trois copies vers des villes différentes.
Martin cessa peu à peu de vouloir que tout repose sur sa propre réputation. Un système plus solide devait survivre même lorsque les gens ne l'aimaient pas.
Marconne remarqua le changement.
« Vous construisez des choses qui n'ont pas besoin de vous. Aucun seigneur ne ferait cela. »
Martin regarda l'emblème de la chaîne brisée.
« Tant mieux. »
La fuite de Rochefort à Saint-Bertin fut un échec que Martin eut du mal à accepter. Ils avaient pris les preuves, mais l'homme central s'était échappé. Pendant deux jours, Martin proposa des poursuites risquées vers l'est.
Ysabeau s'y opposa.
« Tu veux le chevalier parce que le coffre est moins satisfaisant. »
« Il peut reconstruire. »
« Et si tu perds cinquante hommes à le poursuivre, qui portera les preuves ? »
Martin savait qu'elle avait raison.
Le conflit révélait encore son instinct de soldat : l'ennemi avait un visage, donc il fallait l'atteindre. Mais Rochefort avait construit une puissance qui ne dépendait justement pas de sa présence sur un champ de bataille.
Matthieu posa la main sur l'un des coffres.
« Ceci peut entrer dans cent villes. Rochefort ne peut pas être dans cent villes. »
Ils choisirent donc les copies plutôt que la chasse.
Plus tard, Martin considérerait cette décision comme l'un des tournants essentiels de la guerre. Renoncer à poursuivre un homme paraissait moins courageux qu'une chevauchée. Pourtant, c'était accepter que le centre de gravité du conflit se trouvait désormais dans l'information, les contrats et les alliances.
Le soldat en lui avait voulu une cible.
Le capitaine commençait à comprendre un système.
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