LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 28: Du pain sans bannière
Cinq ans après la mort de Raoul de Beaulieu, Martin retourna au pont de la Somme.
Il voyageait presque seul.
Le pont avait été réparé deux fois. Le champ où les hommes étaient morts portait de l'orge. Une croix neuve se dressait au bord de l'eau, mais personne ne savait exactement pour qui.
Martin descendit de cheval.
Il essaya de se rappeler le visage de Raoul.
Il se souvenait mieux de ses bottes.
Un paysan approcha avec prudence.
« La route est sûre ? » demanda Martin.
« Assez. Quelques voleurs. Les Lévriers patrouillent plus au nord. »
Martin sourit.
« On dit qu'ils coûtent cher. »
« Trop cher. Mais ils paient ce qu'ils prennent. C'est déjà quelque chose. »
Le paysan se plaignit ensuite de la pluie, du prix du sel et d'un voisin qui déplaçait les bornes d'un champ.
Il ne parla pas de famine.
Martin mesura ainsi le succès.
Pas par les chansons. Pas par le procès de Rochefort, qui dura des années et lui coûta des charges, des terres et beaucoup moins de confort qu'il ne l'aurait mérité. Pas par Marconne, qui sauva sa vie en témoignant contre ses associés et perdit deux domaines.
Le succès était un homme capable de se plaindre de choses ordinaires.
De l'autre côté du pont, un boulanger vendait des pains encore chauds. Martin en acheta un.
Il mangea en marchant.
Autrefois, la faim rendait les questions simples : qui paie, qui nourrit, qui protège ?
Le commandement les avait compliquées : qui paie la protection ? Qui décide du prix juste ? Qui surveille ceux qui surveillent ?
La Concorde n'avait pas complètement disparu. Certains membres étaient retournés à un commerce normal. D'autres avaient trouvé de nouveaux montages. De nouveaux hommes apprenaient déjà à profiter des mêmes peurs.
Mais les villages avaient appris eux aussi.
Les prix étaient affichés sur plusieurs marchés. Les moulins échangeaient des informations. Les villes comparaient les contrats. Des copies circulaient. Les cloches sonnaient lorsque des collecteurs armés arrivaient.
Les Lévriers n'étaient plus au centre du système.
C'était ce qui rendait Martin le plus fier.
Le soir, il entra dans une auberge. Trois jeunes soldats étaient assis près de la porte. L'un portait la chaîne brisée.
Il se leva en reconnaissant Martin.
« Capitaine. »
« Assieds-toi. »
Un autre demanda :
« C'est vrai que vous avez combattu les Anglais et les Français ? »
« Parfois. »
« Mon père dit que vous avez vaincu cent chevaliers avec trente arbalètes. »
« Ton père ment. »
Le jeune homme sembla déçu.
« Pourquoi avez-vous fondé la compagnie ? »
Martin aurait pu répondre liberté, justice, vengeance ou France.
Il pensa au garçon d'écurie, aux bottes dépareillées et aux trois jours sans repas.
« J'avais besoin de dîner. »
Les jeunes rirent, croyant à une plaisanterie.
Martin les laissa rire.
Will Hobb, installé dans un coin sombre, leva sa chope.
« Aux héros coûteux ! »
Martin leva la sienne.
« Aux mauvais calculs. »
Dehors, un chariot roulait dans la nuit. Il transportait du grain. Aucun drapeau royal ne flottait au-dessus, seulement la marque d'un marchand et un laissez-passer signé par trois villes.
Pour cette nuit au moins, le pain voyageait parce que des gens comptaient le manger, et non parce que quelqu'un attendait que leur faim en augmente le prix.
Le nord de la France continuerait à connaître des guerres, des impôts, des trahisons et des hommes puissants.
Mais une idée avait survécu à tout cela : aucune bannière ne devait posséder à elle seule la route, le moulin et le grain.
Et lorsqu'une chaîne devenait visible, il devenait possible, parfois, de la briser.
À l'auberge près de la Somme, le jeune Lévrier qui reconnut Martin s'appelait Luc Morel. Il avait douze ans lorsque les hommes de la Concorde avaient brûlé un moulin près de son village.
Pour lui, Martin avait tout prévu.
« Vous saviez que la Ligue des meuniers fonctionnerait ? »
« Non. »
« Que Rochefort se rendrait ? »
« Non. »
« Que les Anglais aideraient ? »
« Certainement pas. »
Luc fronça les sourcils. Les jeunes aiment croire que les adultes victorieux possédaient un plan depuis le début.
« Alors comment avez-vous gagné ? »
Martin réfléchit.
« En cessant d'attendre qu'une seule victoire règle tout. »
Will Hobb toussa depuis son coin.
« Beaucoup trop sage. Raconte-lui plutôt le fossé. »
« On m'a poussé. »
« Tu marchais à reculons. »
Les jeunes rirent et le héros perdit un peu de son éclat.
Martin en fut soulagé.
Avant de repartir, il donna à Luc le petit paquet de seigle que Margot lui avait confié des années auparavant. Les grains étaient trop vieux pour être semés.
« À quoi ça sert ? » demanda Luc.
« À se souvenir. »
« De quoi ? »
« Qu'on ne doit jamais appeler surplus ce qui doit devenir la récolte suivante. »
Luc semblait attendre quelque chose de plus grand.
Martin monta à cheval.
La chaîne brisée n'était pas la promesse qu'il n'y aurait plus de chaînes.
Seulement la preuve qu'on pouvait apprendre à les voir.
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