LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 27: Ce que signifie libre
La paix arriva par des parchemins signés loin des routes boueuses où Martin avait passé sa vie.
Les garnisons diminuèrent. Des prisonniers furent échangés. Des compagnies entières se retrouvèrent sans contrat.
Alors le nombre de brigands augmenta.
Des milliers d'hommes armés savaient combattre et ne savaient plus quoi faire d'autre. Certains rentrèrent chez eux. Beaucoup n'avaient plus de maison.
Les villes qui avaient prié pour la paix fermèrent leurs portes devant les soldats démobilisés.
Les Lévriers devaient choisir ce qu'ils deviendraient.
Martin réunit tout le monde à la Maison de la Chaîne.
« Nous n'avons jamais eu pour but de devenir une seigneurie », dit-il.
Will Hobb cria depuis le fond :
« Tu serais un mauvais seigneur ! »
« Merci, Will. »
Martin proposa plusieurs sorties. Ceux qui voulaient entrer dans une armée royale recevraient une recommandation et leur solde. Ceux qui voulaient s'installer seraient aidés à trouver des terres, du travail dans les moulins ou des postes de garde. Ceux qui resteraient ne prendraient que des contrats précis : protection des routes, escortes, défense contre les brigands.
Pas de collecte privée d'impôts. Pas de saisie de récolte.
« Moins d'argent », dit un homme.
« Oui. »
Martin ne chercha pas à embellir la réponse.
Près de la moitié partirent dans l'année.
Certains devinrent soldats royaux. D'autres épousèrent des femmes des villages qu'ils avaient protégés. Quelques-uns retombèrent dans le brigandage.
Un ancien Lévrier mena même une bande contre une route protégée par la compagnie.
Lorsqu'il fut capturé, il cria à Martin :
« Tu nous as appris qu'aucun seigneur ne nous possédait ! »
« J'ai appris qu'un contrat ne vous possédait pas. Ce n'est pas la même chose que prendre tout ce que l'on veut. »
Deux anciens compagnons moururent dans l'affrontement.
Cette nuit-là, Martin demanda à Matthieu si leurs règles avaient vraiment changé les hommes.
« Les institutions ne fabriquent pas des saints », répondit le moine. « Elles rendent le comportement ordinaire plus prévisible. »
« C'est sombre. »
« C'est utile. »
La Maison de la Chaîne créa ensuite une petite caisse pour les soldats démobilisés, financée par les péages routiers et des contributions de marchands. Elle n'était pas riche. Elle empêcha simplement certains hommes de devenir voleurs pendant leurs premières semaines sans solde.
Martin comprit alors qu'une compagnie ne pouvait pas se dire libre si personne ne pouvait la quitter sans mourir de faim.
La liberté avait besoin de sorties.
Faire partir des soldats fut plus difficile que les recruter. Un homme qui rejoignait les Lévriers savait généralement ce qu'il fuyait : un seigneur mort, une garnison sans solde, un village brûlé. Un homme qui quittait la compagnie devait imaginer un avenir dont il n'avait parfois aucune expérience.
Les villes alliées réservèrent quelques emplois de garde. Les moulins engagèrent des hommes capables de réparer des mécanismes. Des domaines ecclésiastiques offrirent des tenures sur des terres abandonnées.
Tout ne fonctionna pas.
Des anciens Lévriers devinrent brigands. Un jour, Martin dut affronter une bande menée par un homme qui avait combattu sous la chaîne brisée pendant trois ans.
« Tu nous as appris que nous étions libres ! » lui cria l'ancien compagnon.
« Libres de partir. Pas libres de prendre. »
Deux hommes moururent.
Martin passa la nuit suivante sans dormir.
Matthieu lui rappela qu'aucune règle ne transformait les hommes en saints. Elle rendait seulement certaines conduites plus difficiles et d'autres plus possibles.
La petite caisse d'aide aux soldats démobilisés naquit de cet échec. Elle n'était pas généreuse. Elle offrait quelques semaines de nourriture et un contact pour trouver du travail.
Parfois, quelques semaines suffisaient à séparer un ancien soldat d'un futur brigand.
Lorsque la compagnie diminua, la Maison de la Chaîne dut apprendre à fonctionner sans une centaine d'hommes disponibles pour chaque problème. Les villages prirent davantage en charge leurs propres patrouilles. Les marchés payèrent directement certains gardes. La Ligue des meuniers créa une caisse séparée.
Martin découvrit que se rendre moins indispensable exigeait presque autant de travail que devenir puissant.
Certains habitants protestèrent :
« Vous nous avez protégés pendant des années. Pourquoi partir maintenant ? »
« Nous ne partons pas. Nous cessons de faire ce que vous pouvez faire vous-mêmes. »
La distinction n'était pas toujours appréciée.
Un soir, Martin relut les premiers articles de la compagnie. Ils étaient courts, maladroits, écrits pour trente-huit hommes qui voulaient simplement survivre. Désormais, des villages entiers utilisaient certains de leurs principes.
Il pensa à Hugues. Le vieux capitaine n'avait jamais rêvé de réformer l'Artois. Il voulait payer ses hommes, ne pas brûler ce qu'il fallait manger et savoir qui gagnait quand tout le monde perdait.
Peut-être les règles utiles grandissaient-elles justement parce qu'elles n'avaient pas été écrites pour sauver le monde.
Elles avaient été écrites pour empêcher trente-huit hommes affamés de devenir pires qu'ils n'étaient obligés de l'être.
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