La Légion Mécanique
Lire le chapitre 2: The Warden's Invitation
La cellule sentait la pierre humide et le cuivre brûlé. Émile—non, Étienne, il devait s’en souvenir—était adossé contre le mur, les mains inertes sur ses genoux. Le nom de son frère lui échappait encore, comme une habitude qu’on perd après un deuil. Autour de lui, la Conciergerie déployait ses entrailles de silence et de verrous.
La porte s’ouvrit sans grincement, ce qui était plus inquiétant qu’un fracas.
L’homme qui entra portait un habit noir, impeccable, sans un fil qui dépasse. Son col était monté, sa cravate serrée comme un garrot. Il tenait un petit carnet à la couverture de cuir élimée, et ses doigts, longs et osseux, semblaient faits pour la comptabilité autant que pour la strangulation.
« Monsieur Vasseur, dit-il d’une voix douce, presque onctueuse. Quelle triste affaire. »
Étienne ne bougea pas. « Vous êtes le scribouillard du quai. Celui qui prenait des notes pendant que Jeanette défonçait des poitrines. »
L’homme sourit, un pli mince comme une cicatrice. « Je suis l’inspecteur Fouché, de la Sûreté. Nous n’avons pas été présentés ; la foule était si dense. Vous pouvez m’appeler Fouché, puisque nous allons devenir amis. »
« Je n’ai pas d’amis. »
« Justement. C’est pour cela que vous êtes ici. » Fouché referma son carnet d’un geste sec et s’approcha de la porte, comme pour vérifier que personne n’écoutait. Puis il pivota, et son regard tomba sur Étienne avec la précision d’un scalpel.
« Voilà ce que je crois comprendre, monsieur Vasseur. Vous avez créé des merveilles. Des milliers d’automates, de la précision et de la vie mécanique, tous réquisitionnés par décret de siège. Le général Baptiste, ce gros balourd, les a pris pour s’en servir comme des béliers et des tireurs de grenaille. Et vous, vous êtes accusé de haute trahison. Quelle absurdité. »
Étienne cracha par terre. « La seule trahison ici, c’est la leur. Jeanette n’est pas une arme. C’est une garde-malade, une éducatrice, une compagne pour les vieillards seuls. Ils l’ont harnachée comme un cheval de cavalerie. »
« Précisément. » Fouché s’accroupit à hauteur d’Étienne, les mains jointes. « Et c’est pour cela que nous pouvons nous rendre utiles l’un à l’autre. »
Étienne releva la tête, les yeux plissés. « Vous voulez que je trahisse ceux qui m’ont trahi le premier. »
« Je veux que vous m’aidiez à découvrir un pourri dans la hiérarchie militaire. Ce Baptiste, il ne suit pas le protocole. Il prend des initiatives. Il se couvre de médailles avec vos machines et il remplit d’or les poches de certains fournisseurs. La Sûreté a des mandats d’écoute, des indicateurs, des soupçons… mais pas de preuves. Et nous n’aurons pas de preuves tant que personne à l’intérieur de l’atelier ne nous parlera. »
Étienne resta muet un long moment. Les murs de sa cellule buvaient la lumière jaune d’un bec à gaz qui grésillait au plafond. Il pensa à Jeanette, à son regard de verre, à son souffle de vapeur qui imitait le soupir humain. Il l’avait programmée pour ressentir, du moins pour simuler le ressenti, afin de permettre aux patients dans le coma de se reconnaître dans une présence bienveillante. Et on la faisait ramasser des cadavres de travailleurs.
« Si je refuse ? »
Fouché sortit un dossier de sa redingote. Il l’ouvrit sur ses genoux, feuilletant des documents tamponnés. « Votre procès est prévu dans trois jours. Les preuves sont minces, mais le jury est sélectionné par le ministère de la Guerre. Vous serez pendu ; pas une commode. Vous finirez dans une fosse commune avec les autres traîtres supposés. Votre nom sera rayé des registres des inventeurs. Vos machines, elles, serviront le régime jusqu’à leur usure complète, et personne ne se souviendra de qui les a respirées. »
« Et si j’accepte ? »
Fouché se leva, épousseta son pantalon. « Si vous acceptez, vous êtes libéré sous surveillance. Vous retournez à votre atelier, vous réparez vos créations — oh, celles en bon état restent en service, inutile de faire le difficile — mais votre accès aux ateliers de montage me permettra de placer un homme. En échange, je fais disparaître le dossier de trahison. Vous pourrez reprendre vos recherches, dans les limites de ce que le ministère autorise. »
« Vous voulez faire de moi un mouchard. »
« Je veux faire de vous un survivant. »
Étienne regarda ses mains. Elles tremblaient encore — ou peut-être était-ce un reste de la secousse électrique du chien de garde qui l’avait jeté au sol pendant son arrestation. De la graisse de machine sous les ongles, une couche de poussière de cuivre. Ces mains-là avaient façonné l’espoir. Elles avaient rendu la marche à un enfant amputé, fabriqué des mains prothétiques qui pouvaient jouer du piano, créé des prothèses de travail capables de soulever des sacs de charbon sans fatiguer.
Et maintenant elles n’avaient qu’une chose à faire : choisir entre la corde et la compromission.
« Et Jeanette ? »
Fouché leva un sourcil. « La personne automoteur ? Elle est toujours en service au bataillon de garnison. Sauf si vous tenez à lui faire une révision. »
« Je veux qu’elle soit désarmée. Je veux qu’on retire ses plaques de blindage. Je l’ai conçue pour être gracieuse, pas pour transporter des canons. »
« Impossible. Baptiste a donné l’ordre qu’elle reste harnachée jusqu’à la fin des opérations de maintien de l’ordre. Si je la retire, il saura que j’ai des informateurs dans ses dépôts. Il se méfiera. »
Étienne ferma les yeux. Il revit le visage de Jeanette dans la fumée des barricades — son front de porcelaine fendu, ses yeux jaunes qui ne pouvaient pas pleurer mais qui semblaient quémander une délivrance. Elle était comme une enfant qui ne comprend pas pourquoi on l’oblige à frapper.
« Je vais faire un bout de chemin avec vous, dit-il enfin. Mais pas par peur de la mort. »
Fouché parut intrigué. « Par quoi, alors ? »
« Parce que si je reste dans cette cellule, je n’ai aucune chance de réparer ce que j’ai créé. Je vous aiderai. Je vous donnerai les noms des fournisseurs douteux, les registres, les mécanismes de sécurité. Mais à une condition. »
Fouché sortit une montre de gousset et consulta l’heure. « Vous êtes en position de négocier ? »
« J’ai encore un secret, inspecteur. Un plan que je n’ai jamais enregistré, une clé de commande générale, une pièce qui peut court-circuiter toutes les automates du bataillon en même temps. Elle est dans mon atelier, cachée dans un endroit que seul moi connais. Si vous me pendez, elle meurt avec moi. Si vous me libérez, je vous la donne — en échange de ma liberté. Pas de surveillance, pas de mouchards. Et Jeanette désarmée, lavée, remise à neuf. »
Le visage de Fouché s’assombrit. « Ce serait un chantage, mon cher. Ce n’est pas la base d’une alliance durable. »
Étienne sourit pour la première fois depuis des heures. « Non, c’est la base d’une alliance symétrique. Vous avez le pouvoir de me libérer. J’ai le pouvoir de rendre toutes vos automates inutiles en moins d’une seconde, avec les bons mots de commande. Disons que nous avons tous les deux un levier sur la gâchette de l’autre. »
Fouché le considéra longtemps. Un couloir de silence s’étira entre les deux hommes. Puis un bruit monta dans les murs — un roulement sourd, des cris étouffés, des pas précipités. La Conciergerie s’agitait comme un cœur malmené.
Un gardien traversa le corridor en courant, et Étienne entendit un éclat de voix : « …les barricades boulevard du Temple ! Ils ont pris un canon automoteur ! »
Fouché se tourna vers la porte, le visage soudain pâle sous son col. Il murmura une insulte dans sa moustache. Puis il se renversa vers Étienne.
« Il n’y a pas de temps pour marchander. J’accepte vos conditions, Vasseur. Sortez de là, allez chercher votre clé, et apportez-la-moi. Même chose pour Jeanette : qu’elle soit désarmée avant la fin de la semaine. Mais sachez que si vous me trahissez, je vous fais fusiller pour haute trahison sans procès, et que si quelqu’un d’autre découvre notre arrangement, je dirai que vous étiez un agent infiltré. Vous serez seul, toute votre vie, promis à la lâcheté. »
Étienne se leva. Ses jambes portaient à peine, mais il marcha vers la porte.
« Seul, j’ai l’habitude, dit-il. C’est ce qui me rend dangereux. Allez-y, inspecteur. Ouvrez la cage. »
Fouché tira un trousseau de sa poche, choisit une clé, la tourna dans la serrure. La porte céda dans un soupir de fer.
« Bien, dit Étienne en passant le seuil. Le boulevard du Temple. Mes automates tirent sur mes voisins. Quelle besogne. Je vais vous montrer comment on désarme un bataillon, inspecteur. Mais vous allez devoir suivre mes instructions à la lettre. »
Il s’arrêta, se retourna, et planta son regard dans les yeux de Fouché.
« Et vous allez peut-être découvrir que ce n’est pas le général baptiste qui est pourri. C’est la machine entière. »