La Légion Mécanique
Lire le chapitre 21: The Unspoken Command
Les fumées de la poudre et de la vapeur d’huile brûlée formaient un plafond sale sur la place des Orfèvres. Les dix automates d’Émile se tenaient immobiles en demi-cercle, leurs plaques de cuivre encore tièdes du combat, leurs yeux de verre reflétant l’incendie d’un atelier voisin. Des ouvriers en haillons, des gardes blessés, des femmes tirant leurs enfants par la main – tout le quartier semblait suspendu dans cet air acide, attendant une résolution que la retraite de Baptiste n’avait pas apportée.
C’est là que Fouché apparut.
Il ne marchait pas, il glissait, comme une lame qu’on sort d’un fourreau de soie. Trois automates le flanquaient, d’une facture qu’Émile ne reconnut pas – des carapaces noires, des articulations plus souples, des mouvements qui n’avaient rien de la robotique hésitante de ses propres machines. Leurs yeux brûlaient d’un rouge sombre, presque liquide. Et sur leur poitrail, un sigle qu’il n’avait jamais vu : un cercle traversé d’une épée montante.
Fouché leva la main, gantée de daim noir. Le silence tomba comme un couperet.
« Général Baptiste, dit-il d’une voix qui portait sans effort sous les arcades, vous êtes en état d’arrestation pour atteinte à l’ordre public, usage non autorisé des forces de la Garde, et mise en danger de la population civile. »
Baptiste, entravé par deux gardes qui semblaient eux-mêmes ne pas croire à leur audace, cracha aux pieds de Fouché.
« Vous n’avez aucune autorité, fonctionnaire. Je relève directement du Ministère de la Guerre. »
Fouché sourit. Un sourire mince, précis, qui ne touchait pas ses yeux couleur de goudron.
« Le Ministère de la Guerre a été dissous ce matin à six heures. L’Assemblée également. Par décret du Conseil de Salut Public, que j’ai l’honneur de présider. »
Baptiste blêmit. Les gardes resserrèrent leur prise, presque machinalement.
« Vous n’avez pas... »
« Le pouvoir n’est pas affaire d’élections, général. Jamais il ne l’a été. C’est une question de savoir qui tient les clés, qui maîtrise les horloges, et qui a le courage d’agir avant que les autres n’aient compris ce qui se passe. » Fouché fit un pas, et l’un de ses automates noirs imita le mouvement avec une précision incurieuse. « Vous avez passé des années à vendre l’idée que la corruption du régime était une faiblesse. C’était une distraction. »
Émile vit les mains de Marie se crisper sur le bandage de son flanc, appuyée contre la porte ferrée de l’atelier. Elle savait, comme lui, ce que ce langage annonçait.
« Des automates. Des registres. Des ventes à des agents étrangers. » Fouché se tourna lentement vers Émile, et son regard était presque aimable. « Vos frères, monsieur Vasseur, ont été fort occupés. Le brave Étienne croyait protéger vos créations en les vendant aux Prussiens – pour prélever des fonds, disait-il, afin de poursuivre ses recherches. Vous avez trouvé son code, n’est-ce pas ? Sa dernière note ? »
Émile ne répondit pas. Sa main cherchait machinalement l’angle de la gravure sous la plaque de poitrine de Jeanette, un geste devenu tic nerveux.
« Je ne vous demande pas de me la montrer, continua Fouché en s’approchant encore, comme on approche un cheval sauvage. Votre frère et moi avons eu des conversations... intimes, avant sa mort. Il croyait en votre génie plus qu’en sa propre survie. C’était son erreur, mais cela n’ôte rien à la justesse de son jugement sur vous. »
« Où est Étienne ? » demanda Émile. Sa voix était plus dure qu’il ne l’avait voulue.
Fouché cligna des yeux – une altesse presque imperceptible, la seule émotion réelle qu’il laissait paraître.
« Étienne est mort dans un accident d’atelier, il y a six semaines. Le rapport de police est complet. N’avez-vous pas assisté à l’inhumation ? »
« Je veux dire : où est ce qu’Étienne vous doit ? »
Le sourire de Fouché s’élargit d’un millimètre, et Émile comprit qu’il avait commis une faute.
« Cela, répondit Fouché en se tournant vers le corps d’un garde tombé que ses automates commençaient à relever avec une terrifiante délicatesse, est une conversation pour un autre moment. Pour l’heure, monsieur Vasseur, vous êtes placé sous la protection du Conseil de Salut Public. Votre atelier, vos machines – ces dix créatures qui viennent de sauver la vie de vos voisins – seront séquestrés à titre préventif. Vous resterez libre de vos mouvements sous supervision, car votre génie est un bien national. »
Il se retourna, et son regard plongea dans celui d’Émile comme une sonde.
« Mais je vous préviens, avec toute la clarté dont je suis capable : le prochain geste que vous ferez sans mon autorisation écrite ne protégera plus personne. Pas même vous. »
Deux des automates noirs s’avancèrent et prirent position de part et d’autre de la porte de l’atelier, leurs yeux rouges pulsant à un rythme lent, presque respiratoire.
Baptiste fut traîné vers un fourgon blindé dont Émile n’avait pas remarqué l’arrivée – ou peut-être était-il là depuis la première heure, attendant. Le général jeta un dernier regard par-dessus son épaule, et dans ses yeux, Émile lut quelque chose qui ressemblait moins à la colère qu’à une terrible pitié.
Puis le fourgon s’éloigna dans l’aube grise, et Fouché, après un salut à peine incliné, monta dans une berline noire que ses automates entourèrent comme une garde royale. Les roues mordirent les pavés jonchés de douilles, et l’ensemble disparut à l’angle de la rue des Gravilliers.
Le silence, alors, fut pire que le canon.
Marie s’approcha, boitant à peine. Le verdict dans ses yeux n’était pas de l’espoir. C’était de la terreur.
« Émile. Il a dit “séquestrés”, pas “confisqués”. »
« Oui. Il veut qu’ils restent là, sous sa garde, pour me surveiller. »
Il s’adossa à la porte de l’atelier, laissa sa tête heurter le bois, et se souvint des paroles de la machine de Fouché, de leurs articulations fluides, de leurs carapaces sans rivets apparents.
Ces machines n’avaient pas été construites selon les plans d’un de ses confrères. Elles étaient trop fines, trop avancées – d’au moins dix ans.
Quelqu’un avait suivi un chemin qu’il croyait seul avoir tracé. Quelqu’un qui avait eu accès aux notes d’Étienne avant de les lui cacher.
Il leva la main vers la gravure sous la plaque de Jeanette et, pour la première fois, il lut le nom qui s’y trouvait, comme une réponse qu’avait toujours connue son frère mais qu’il n’avait jamais pu écrire de son vivant.
« L. »
Il n’y avait rien d’autre à graver. L.
L’homme qui finança, l’homme qui observa, l’homme qui savait depuis le début. Fouché était un simple bras. L incarnait la main.
Derrière lui, derrière cette fumée, cette ville à genoux, ces machines noires qui se coulaient dans les ombres des arcades comme des anges déchus, se tenait une machine pensante plus ancienne que toute chose qu’il avait jamais créée.
Et son nom commençait par la douzième lettre de l’alphabet.
Émile était resté debout, au milieu de ses enfants de cuivre, sous domination d’un homme dont il ignorait même le nom de famille. Le véritable coup d’État venait de se jouer devant lui, dans un sourire et une poignée de gants, et le seul pouvoir qu’il avait encore – un code calibré sur dix mille histoires humaines – était à quinze minutes d’une fenêtre qui se fermait dans l’aube.
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