La Légion Mécanique
Lire le chapitre 20: The Brass Baptism
Le Conseil s’éparpillait comme du mercure sur une vitre cassée. Onze hommes et femmes, ouvriers, fondeurs, une femme qui sentait la graisse et le plomb, se disputaient autour d’une table de chêne massif, sous la lueur jaunâtre d’un bec de gaz. Émile se tenait à l’écart, adossé au mur de briques, les bras croisés, la mâchoire serrée. Jeanette, immobile derrière lui, luisait faiblement dans la pénombre. Sa coque de cuivre portait encore la gravure invisible, celle que lui seul avait vue.
— Il faut les brûler ! criait un colosse barbu, le poing levé. Ces machines, elles ont sucé notre sang dans les ateliers. Et maintenant on irait leur parler ? On irait leur demander pardon ?
— On ne peut pas gagner une guerre avec des scrupules, ajouta une femme plus âgée, les yeux plissés. Les régiments de Baptiste sont à deux rues d’ici. Si on attend, il ne restera plus de quartier à défendre.
Émile décolla son dos du mur. Il parla bas, mais sa voix porta.
— Vous n’avez pas vu ce que j’ai vu. Ces machines peuvent être retournées. Il y a un chemin, une gravure, une clé. Mon frère a conçu un système qui les rend inoffensives, qui les rend *justes*. Mais si vous les détruisez, vous détruisez la seule preuve que nous avons. Et les Prussiens, eux, ils ne détruiront pas les leurs.
— Ton frère a vendu aux Prussiens ! s’emporta le colosse.
— Mon frère a joué un jeu plus profond que ce que vous croyez. J’ai lu ses notes. J’ai trouvé des plans. Il y a deux couches dans ses dessins — la trahison dessinée en pleine lumière, et la rédemption cachée dans le métal.
La dispute reprit, plus violente. Quelqu’un renversa une chaise.
Ce fut à ce moment, dans un silence presque surnaturel au milieu du tumulte, qu’un coup de sifflet déchira l’air de la cour. Un gamin, visage pâle comme un linge, déboula dans la salle, les mains sur les genoux.
— Ils arrivent ! Les soldats ! Baptiste ! Il fait avancer ses régiments sur le quartier. Ils ont des canons. Ils tirent sur l’hospice.
La pièce se figea.
L’hospice. Les femmes, les enfants, les vieillards infirmes des ateliers. Émile ferma les yeux une seconde. Il sentit le goût amer du cuivre entre ses dents.
— L’hospice est à trois cents mètres, dit la femme âgée. On ne peut pas les atteindre à temps. Pas à pied. Pas avec des fusils de chasse.
Émile regarda Jeanette. Sa gorge se serra. Il pensa à Étienne, à ses doigts fins traçant les gravures, à son cœur malade qui battait pour une idée plus grande que lui. Et il pensa à la peur, celle qui avait fait de lui un lâche tant de fois.
— Jeanette, murmura-t-il.
Elle leva la tête. Ses yeux de verre reflétèrent la lampe.
— Je connais encore neuf autres comme toi. Endormis. Dans la cave de l’ancienne fonderie.
La chef du Conseil, une femme nommée Perrine, le dévisagea.
— Tu ne peux pas. On a scellé ces machines. On a voté.
— Vous avez voté pour la mort de trois cents civils ? demanda Émile sans élever la voix. Il sortit de sa poche une clé tordue, celle de son frère. Elle étincela sous le gaz. Il y a des scrupules qui ne s’appliquent qu’aux vivants. Ces machines ne sont pas des soldats. Ce sont des outils. Et j’ai la clé pour changer leur âme.
Il ne leur laissa pas le temps de répondre. Il courut vers l’escalier de trappe, lançant par-dessus son épaule :
— Perrine, sors les civils par les caves de l’ouest. Cache-les sous les tombes des catacombes si nécessaire. Je reviens avec une dizaine de gardiens — vivants, si je peux, de fer, sinon.
La descente dans l’ancienne fonderie fut froide, humide, chargée de poussière de plomb. Émile, Jeanette à sa suite, traversa les cours abandonnées, les cuves rouillées, les moules cassés. Le souffle court. Les pas sonores. Il sentit la peur lui gratter la poitrine, mais il la repoussa.
Au fond, dans une salle voûtée, sous une bâche, dormaient dix corps de cuivre, alignés comme des cercueils. Chacun portait la marque en creux de l’atelier Vasseur. Émile s’agenouilla entre eux. Il ouvrit sa veste et révéla la plaque de poitrine de chacun, une à une. Dix gravures. Dix serrures.
Il introduisit la clé de son frère. Un déclic. Un souffle mécanique. Un cœur de vapeur se mit à battre.
— Debout, dit-il.
Les dix formes se levèrent en même temps, dans un bruit de ressorts et de soupirs d’acier. Elles avaient des visages sans traits, mais quelque chose dans leur posture, dans leur inclinaison de tête, semblait attendre une parole.
— Vous protégerez les vivants, dit Émile, la voix tremblante. Vous ne frapperez pas, sauf en dernier recours. Vous vous placerez entre eux et le plomb.
Jeanette se tourna vers lui. Il lut, dans la lumière de ses yeux, une question muette.
— Je choisis d’espérer, dit-il.
L’explosion qui secoua le sol à cet instant lui coupa la respiration. La fonderie trembla. Une pluie de plâtre et de petits gravats tomba du plafond.
— Ils ont fait sauter l’église, cria Perrine d’en haut.
Émile courut.
Quand il émergea dans la rue, le spectacle qui l’attendait le glaça. Les soldats de Baptiste — deux compagnies, baïonnettes au canon — avançaient en rangs serrés entre les maisons ouvrières. Des volutes de fumée noire montaient de l’hospice, dont la façade de pierre s’était effondrée. Par les interstices, on voyait des ombres se déplacer : des vieillards, des mères, des enfants qui cherchaient une issue.
Perrine avait rassemblé six hommes armés de fusils de chasse derrière un tas de pavés. Ils étaient courageux, mais dérisoires. Les canons des soldats étaient déjà braqués sur la place.
Émile leva la main. Derrière lui, dix silhouettes d’acier et de cuivre sortirent de la trappe, se déployèrent en éventail sans un mot.
Les soldats s’arrêtèrent net. Un officier leva sa longue-vue, la baissa. Un murmure parcourut les rangs.
— Feu ! hurla l’officier.
Les premiers coups de fusil claquèrent. Les balles ricochèrent sur les plaques de cuivre, sur les épaules blindées. Les automates ne reculèrent pas. Ils avancèrent d’un pas, puis deux. L’un d’eux leva son bras massif et, d’un geste presque doux, détourna la gueule d’un canon chargé. La bouche de fer pointa vers le ciel et le boulet s’y perdit dans un sifflement.
Émile, le cœur battant à se rompre, traversa la ligne de ses créations et se plaça devant elles, mains ouvertes.
— Général Baptiste ! cria-t-il. Vous tirez sur des enfants ! Vos ordres viennent d’en haut, mais votre âme — si vous en avez une — sait que ceci est un crime.
Un silence, puis un cavalier fendit la troupe. Baptiste, en uniforme bleu et or, monté sur un cheval gris, s’arrêta à vingt mètres.
— Vasseur, dit-il lentement, la voix comme de la limaille. Vous êtes déjà recherché pour trahison. Osez-vous maintenant me résister avec des jouets ?
Émile sentit les yeux des ouvriers sur lui. Il entendit le murmure hésitant de ceux qui, cinq minutes plus tôt, voulaient brûler ses machines.
— Ces jouets viennent d’arrêter vos balles, répondit-il. Ce sont les créations de mon frère. Et si vous continuez, je leur ordonnerai de faire plus que parer.
Baptiste le regarda longuement. Un tic tira la joue du général. Le cheval piaffa. Puis, sans un mot, Baptiste fit tourner sa monture et leva le poing.
— Repli temporaire, gronda-t-il. On reviendra avec le matériel adéquat.
La troupe recula à reculons, dans les rues étroites, sous les regards hallucinés des habitants qui sortaient de leurs abris. Perrine s’approcha d’Émile. Elle posa une main sur l’épaule de Jeanette, puis sur celle d’Émile.
— Tu as fait ça pour nous, dit-elle.
Émile ne répondit pas. Il regardait la fumée monter de l’hospice, et le silence pesant des dix automates derrière lui — des soldats de cuivre qui, ce soir, avaient protégé la vie, sans comprendre ce qu’ils protégeaient.
Jeanette fit un pas vers lui. Elle dit, de sa voix grave et mesurée :
— La gravure, Émile. Elle ne parle pas de combat. Elle parle d’un nom.
Il se tourna, surpris.
— Le nom de celui qui peut tout arrêter, ajouta-t-elle. Le nom caché sur ma poitrine.
Il sortit la clé, mais sa main s’immobilisa à un centimètre de sa plaque lorsque des cris s’élevèrent de l’extrémité de la rue.
Des sifflets. Des pas lourds. Une voix qui portait loin, trop familière.
— Par ordre du Premier Consul, j’assume la direction civile et militaire de la capitale !
Le colonel Fouché, entouré de ses propres automates — noirs, effilés, luisants de menace — avançait à travers la fumée. Il leva une main gantée et sourit.
— Général Baptiste, vous êtes aux arrêts ! La république se purge d’elle-même, messieurs. Et vous, citoyen Vasseur...
Il pointa un doigt vers les dix machines d’acier.
— ...vous venez de faire la démonstration que ces créatures sont trop dangereuses pour rester entre des mains privées.
Émile regarda Jeanette. L’air nocturne sentait la poudre et la peur.
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