La Légion Mécanique
Lire le chapitre 26: The People's Cog
La fièvre l’avait quitté, mais ses mains tremblaient encore quand il saisit le gobelet d’étain que Marie lui tendait. Étienne était assis près de la fenêtre de l’atelier réquisitionné, regardant la fumée des cheminées d’usine se dissiper dans un ciel gris. Paris retenait son souffle, et les rues, vidées de leurs machines, semblaient étrangement calmes.
« Le conseil des corporations t’attend, dit Marie. Depuis deux heures.
— Qu’ils attendent encore. »
Elle s’assit en face de lui. Sa robe était maculée de suie et sa joue portait une éraflure fraîche. Il voulut demander où elle était passée, mais elle lui tendit un morceau de papier plié.
« Renard m’a donné ceci. Il l’a trouvé sur le corps d’un courrier fouchiste abandonné dans les égouts. »
Étienne déplia la note. Une seule ligne : *« La roue tourne, mais l’essieu reste. »* Signature : une fleur de lys stylisée, tournée vers l’envers.
« L, murmura-t-il. Il veut négocier. Ou il sauvegarde ses intérêts.
— Les deux, probablement. La moitié des centrales à vapeur de la rive droite ronronnent encore sous son contrôle. Les ouvriers ont besoin de ses machines, qu’ils le veuillent ou non. »
Étienne se leva, chancelant légèrement. Sa blessure à l’épaule tirait à chaque mouvement. Il enfila son manteau sur la chemise de nuit et marcha vers la porte.
« Alors je vais lui parler moi-même. »
Marie le retint par le bras. « Tu es trempé de sueur, Étienne. Tu vas t’effondrer devant eux et leur offrir la victoire sur un plateau.
— Je me suis effondré devant Fouché et j’ai quand même stoppé son armée. » Il lui sourit, mais le sourire ne toucha pas ses yeux. « Ils me craignent davantage quand je suis à moitié mort. C’est la seule arme qu’il me reste. »
La salle des corporations se trouvait dans l’ancienne halle aux blés, un dôme de fer et de verre où les corps de métier avaient tenu leurs audiences avant l’avènement de l’Empire de Fouché. Les bancs étaient pleins : fondeurs, horlogers, typographes, tonneliers, mécaniciens. Ils étaient sales, épuisés, mais leurs regards étaient vifs.
À la tribune se tenait un dignitaire que Étienne ne connaissait pas : un homme en redingote verte au col de velours noir, dont la barbe rousse était soigneusement tressée. Il parlait d’une voix de basse sonore :
« …une assemblée souveraine des corporations, qui éliront leurs délégués chaque année, avec droit de ratification sur les ordres et les taxes ! Paris ne peut survivre sans voix commune, mais cette voix ne doit pas être celle d’un homme seul, ni d’un comité secret. »
Des applaudissements. Étienne s’avança dans l’allée centrale, escorté par Marie et par deux automatons de la Garde — des modèles anciens, arrêtés la veille, mais qu’il avait réactivés avec la clé régulatrice. Ils marchaient avec une précision douce, presque attentive, et la foule s’écarta en chuchotant.
Le délégué à la barbe rousse le vit et s’interrompit. « Étienne Vasseur. Nous vous avons cru mort.
— C’est ce qu’auraient souhaité certains. »
Il monta les trois marches de la tribune d’un pas lent, s’appuyant sur le régulateur comme sur une canne. Sa voix porta haut, même fatiguée.
« Vous parlez d’assemblées, d’élections, de ratifications. C’est juste. Mais devant votre porte, cent mille Parisiens qui n’ont jamais possédé que leurs mains attendent qu’on leur dise si cette révolution est la leur ou seulement un changement de maître. »
Un silence inquiet. Le délégué roux tendit le cou. « Que proposez-vous, maître Vasseur ? Que les rues soient gouvernées par vos poupées ?
— Je propose que nous ayons enfin une voix que personne ne puisse acheter. » Étienne se tourna vers l’assemblée. « Les corporations ont toujours parlé pour ceux qui les composent. Mais ceux qui forgent, qui fondent, qui tissent — ceux-là n’ont jamais eu de représentants à la tribune. Ils ont eu des contremaîtres et des régisseurs. Nous venons de voir ce que douze hommes décident pour un million.
Il plongea la main dans sa poche et en sortit la roue dentée d’un échappement d’horloge, qu’il posa sur le pupitre.
« Voici le seul suffrage universel que ce pays ait jamais connu. Elle ne ment pas. Elle ne craint pas. Elle ne se vend pas. » Il leva les yeux. « Si nous voulons fonder quelque chose de nouveau, commençons par donner sa place à la seule force qui ne poursuivra jamais son intérêt propre : la mécanique.
— Voulez-vous que des machines votent ? demanda une voix dans la foule.
— Je veux qu’elles arbitrent ce que nous ne pouvons arbitrer nous-mêmes. Elles veilleront sur les urnes. Elles surveilleront les fonds. Elles garantiront que les promesses soient tenues. Elles seront les témoins désintéressés de notre République.
La foule murmura. Le délégué roux libéra un sourire froid.
« Noble proposition, monsieur Vasseur. Mais je vois que vous laissez entendre que vos créatures auraient une volonté propre. Est-ce là une doctrine de la religion nouvelle ? »
Étienne soutint son regard. « Hier, elles ont refusé d’obéir à Fouché. Dites-moi qui les a guidées, et je vous dirai qui les gouverne. »
Un grondement parcourut la salle. Avant que quelqu’un ne puisse répondre, la grande porte de fer claqua et un homme entra, entouré de quatre gardes en houppelandes grises. Il était vêtu simplement, presque comme un archiviste, mais sa démarche était celle d’un homme qui possède les clés de toutes les prisons.
L.
Le délégué roux se tourna vers lui, visiblement soulagé. « Maître L… Vous venez vous joindre à notre délibération ?
— Non, répondit L d’une voix égale. Je viens la déclarer nulle. »
Il s’avança, ignora les chuchotements, et s’arrêta à trois pas d’Étienne. Ses yeux étaient pâles comme de l’eau de rivière.
« Le quartier des Lombards est sous mon contrôle, ainsi que les pompes à eau, les horloges publiques et les abattoirs. Sans mes infrastructures, Paris se vide, s’étouffe ou s’émeut – à ma convenance. » Il fit un geste vers la salle. « Ces bonnes gens peuvent élire tous les délégués qu’ils veulent, tant que je reste le maître des moyens. Je n’accepte aucune démocratie qui ne passe pas par mes engrenages. »
Il se tourna vers Étienne. « Et vous, monsieur Vasseur, vous vous êtes fait une puissante ennemie en libérant vos mécaniciens. Je serais ravi de former avec vous un directoire à deux têtes : vous pour le cœur, moi pour la graisse. Refusez, et je rétablis Fouché dans ses fonctions. Un tyran connu vaut mieux qu’une anarchie vertueuse. »
La salle retint son souffle. Étienne sentit le sang battre à sa tempe. Marie, à deux pas derrière lui, avait discrètement glissé la main vers son pistolet.
Mais ce fut une voix toute autre qui s’éleva, mécanique et pourtant habitée, qui fit tressaillir L jusqu’à l’échine.
Jeannette, qui était restée immobile près de la colonne, s’avança d’un pas précis et dit :
« L’engrenage ne se vend pas. Il s’assemble. »
L, qui n’avait jamais montré d’émotion, laissa voir un tressaillement à la commissure des lèvres.
« Votre poupée parle.
— Je parle, rectifia Jeannette. Je ne suis pas à vous. Je ne suis pas à lui. Je choisis de veiller. »
Un silence de plomb. Puis, dans la foule, une femme en châle élimé se leva et dit :
« Elle a plus de volonté que la moitié du bureau que nous avons élu sous l’Empire. Qu’elle reste. »
Ce fut comme la chute d’un verrou. Un autre ouvrier s’éleva, puis un troisième. L’assemblée n’était pas convaincue – mais elle n’était plus unanime. Et L le vit.
Il sourit lentement, s’inclina avec une ironie parfaite.
« La révolution a trouvé sa sainte. Je laisse les fidèles à leurs prières. Mais sachez, monsieur Vasseur, que ceux qui prient pour la liberté n’ont jamais tenu les cordons de la bourse. Nous reparlerons. »
Il tourna les talons et quitta la halle, flanqué de ses gardes.
Étienne inspira, s’appuya au pupitre pour ne pas tomber. La salle, troublée, commençait à débattre de nouveau. Mais Marie était déjà près de lui, le saisissant par le bras.
« Il va couper l’eau. Il va couper le chauffage. Il va faire fuir les fournitures de nourriture.
— Je sais.
— Il faut une autre solution. Il faut une source d’approvisionnement qui ne dépende pas des machines de L.
Étienne regarda Jeannette, dont le regard de verre semblait fixer le vide au-delà des murs.
« Nous avons besoin d’un allié. »
Il retira de sa poche une carte, poussiéreuse, froissée par les journées passées sous son lit pendant sa fièvre.
« Je connais un réseau souterrain dans les provinces du sud. Des ingénieurs, des fonderies à l’abandon. Ils pourraient construire une route de ravitaillement indépendante. »
Il tendit la carte à Marie.
« Toi. Avec Renard. Allez là-bas. Trouvez quelqu’un pour ouvrir cette route.
— Et pendant ce temps ?
— Pendant ce temps, moi, L et ses machines, nous jouons aux échecs. » Il tâta sa blessure. « Tant que je tiens debout.
Marie hésita, puis prit la carte. Ses yeux croisèrent ceux de Jeannette.
« Protège-le », murmura-t-elle.
Jeannette ne répondit pas. Mais sa main, lentement, vint se poser sur l’épaule d’Étienne, en un geste d’une précision presque tendre.
Dehors, le fin clapotement de la pluie sur les toits de zinc se mêla aux premiers remous d’une foule qui commençait à se questionner sur son avenir. Dans la pénombre de la halle, une silhouette aux houppelandes grises nota sur un carnet les trois mots que la machine avait prononcés, et, sous ses yeux, traça une liste de visages à retrouver.
L’une d’elles avait le nom de Marie.
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