La Légion Mécanique
Lire le chapitre 27: The Princess of Pistons
Le train à vapeur roulait vers le sud depuis trois heures lorsque Marie repéra l’homme au col relevé. Il était monté à Orléans, avait refusé le wagon de première classe malgré son manteau de cachemire, et n’avait pas cessé de tripoter sa montre-gousset depuis le départ. Les ingénieurs du Sud ne voyageaient pas en cache-mi-sère avec des gants de peau retournée.
Marie se leva, feignant d’aller au wagon-restaurant. Elle passa devant lui sans le regarder, mais son parfum — eau de Cologne militaire, la marque que Fouché offrait à ses officiers — confirma ses soupçons.
Elle s’arrêta au bout du couloir, près des toilettes. Le train ralentit dans une courbe, les roues hurlant contre les rails. L’homme passa devant elle sans un regard. Marie lui attrapa le poignet, tordit le bras dans son dos et le poussa contre la porte du compartiment de service.
« La montre-gousset. Elle est gravée d’un aigle impérial. Les royalistes n’existent plus depuis 1832. »
L’homme cracha. Marie appliqua une pression sur le coude.
« Je m’appelle Capitaine Delacroix, et je ne dois rien à une salope de messagère », gronda-t-il.
Marie le frappa à la nuque avec le pommeau de son pistolet. Delacroix tomba à genoux.
« J’ai quitté le métier de messagère, capitaine. » Elle ouvrit la porte du compartiment et le tira à l’intérieur. « Maintenant je suis négociatrice. Et tu vas me dire pourquoi un officier de Fouché prend le train pour Lyon avec une montre à l’effigie d’un roi mort. »
Une heure plus tard, le train s’arrêta à Nevers pour le ravitaillement en charbon. Marie avait attaché Delacroix au siège avec ses lacets et lui tenait un revolver sous la table du petit bureau qu’elle avait réquisitionné.
« Alors, reprends. Fouché a survécu au clocher de Notre-Dame. »
Delacroix rit jaune, une dent cassée teintée de sang. « Tu crois qu’un homme comme lui se présente en personne au sommet d’une cathédrale pour se faire tirer dessus par un fauteur de troubles ? Ce n’était pas lui. C’était un sosie. Le vrai Fouché regardait depuis la toiture opposée, avec des jumelles. Il a vu Étienne installer le régulateur. Il a vu les automates cesser d’obéir. Et il a compris ce que cela signifiait. »
« Que la partie est nulle ? »
« Que la partie n’a pas commencé. » Delacroix se pencha en avant. « Il est parti pour la Vieille Ville. Hier soir. Avec des lettres de crédit et la liste des régiments privés de mercenaires qui n’ont pas juré allégeance au nouveau régime de Paris. Il t’a vue monter dans ce train, messagère. Le piège — celui que L avait ordonné — n’est pas devant toi. Il est derrière. »
Marie ne se retourna pas, mais son pouls s’accéléra. Elle regarda par la vitre. Sur le quai, trois hommes chargeaient des caisses dans le wagon de marchandises arrière. Ils avaient les épaules des soldats, et leur regard glissait sur elle sans s’arrêter. Des chasseurs. On les entraînait à ne jamais fixer leur proie.
« Tu es l’appât », murmura-t-elle.
« Je suis le leurre. Les trois hommes sur le quai sont la vraie mission. Ils vont te suivre jusqu’à Lyon pour découvrir quels ingénieurs acceptent encore de travailler pour le gouvernement provisoire. Fouché ne veut pas te tuer, Marie. Il veut ta liste de contacts. Il veut savoir qui reconstruit Paris pour pouvoir les acheter avant toi. »
Marie se leva. Elle releva Delacroix d’un geste sec, le poussa devant elle jusqu’à la porte du wagon. Le train siffla, signalant le départ imminent.
« Et maintenant qu’est-ce que tu fais ? » demanda Delacroix.
« Maintenant je change de train. » Elle ouvrit la porte. L’air vif de Nevers la frappa au visage. « Et toi, capitaine, tu fais un voyage gratuit jusqu’à Lyon. Tu diras aux chasseurs que leur cible est montée sur la ligne de Clermont. Qu’ils y aillent. Je serai loin quand ils comprendront. »
Delacroix sourit, révélant une rangée de dents jaunies. « Tu prends le chemin de la Vieille Ville ? Tu veux aller chercher Fouché toi-même ? »
Marie le poussa dans le couloir, referma la porte et descendit les marches du wagon en marche, le train commençant déjà à s’ébranler. Elle atterrit sur le gravier, roula sur l’épaule, se releva et s’élança dans les rues de Nevers tandis que le train sifflait dans son dos.
Dans une auberge près du canal, elle s’adossa au mur, le temps de reprendre son souffle. Elle sortit une carte de la poche de son manteau, la déplia sur la table. La Vieille Ville — un quartier abandonné à la périphérie de la ville, autrefois le berceau de la Première République, aujourd’hui une nécropole de canaux bouchés et d’ateliers désaffectés. Si Fouché y rassemblait des mercenaires étrangers, il avait choisi un endroit qui cachait bien les armes : sous les voûtes de la Monnaie abandonnée, on pouvait abriter trois compagnies sans être vu.
Elle replia la carte. Sur le mur de l’auberge, une affiche annonçait la réouverture de la bourse de Lyon. En dessous, quelqu’un avait collé un tract écrit à la main : « Les automates ne sont pas des dieux. Ils ne sont pas nos maîtres. L pour la Loi du Travail. »
Marie déchira la moitié du tract et la glissa dans sa poche. L était déjà en train de recruter au sud.
Elle commanda un café, s’installa près de la fenêtre, et écrivit une dépêche à Étienne sur un papier fin qu’elle cacherait dans la doublure de sa ceinture. Les messages codés étaient devenus inutiles depuis que les automates ne relayaient plus rien — mais les pigeons, eux, volaient encore.
« Étienne. Fouché vivant. Vieille Ville. Mercenaires étrangers. Ne me cherche pas. Je vais couper la tête avant qu’elle ne grandisse. Marie. »
Elle cacheta la lettre, paya l’aubergiste, et sortit dans la rue. Le soleil couchant étirait des ombres jaunes sur les pavés. Trois hommes au regard fuyant attendaient près de la fontaine, à deux cents mètres. Les chasseurs. Ils avaient dû descendre du train après elle.
Marie se fondit dans l’ombre d’un porche, compta jusqu’à dix, puis partit en sens opposé, vers l’est, vers la Vieille Ville.
Elle ignorait qui l’attendait là-bas. Elle ignorait combien était grosse l’armée que Fouché assemblait. Mais elle savait une chose : Étienne ne pouvait pas affronter à la fois L et Fouché. L’un d’entre eux devait tomber avant le lever du jour.
Elle accéléra le pas, ses bottes tapant sur les pavés inégaux, la silhouette de la Vieille Ville se découpant à l’horizon comme une prothèse rouillée sur le flanc d’une ville autrefois vivante.
Derrière elle, les chasseurs suivirent.
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