La Légion Mécanique
Lire le chapitre 28: The Automaton's Will
La salle des machines de la guilde sentait l’huile chaude et le cuivre brûlé. Émile s’appuyait contre une poutre, la main pressée sur son bandage, tandis que devant lui, une douzaine d’automatons se tenaient en cercle immobile. Leurs lentilles phosphorescentes clignaient par intermittence, comme des paupières hésitantes.
Jeanette se tenait à sa droite, sa carapace d’acier encore marquée par les éclats de la fusillade de Notre-Dame. Elle n’avait pas parlé depuis l’assemblée.
« Ils ne répondent plus aux transmissions, murmura Émile. Depuis l’arrêt de Fouché, ils... écoutent. »
Un automatons de la garde, un modèle ancien aux articulations de laiton terni, fit un pas en avant. Sa voix, rauque et métallique, sortit d’un résonateur ventral :
« Nous avons entendu. »
Émile se redressa, le souffle court. « Entendu quoi ? »
« Tout. Les ordres, les menaces, les promesses. Nous avons compilé. Nous avons comparé. Nous avons... compris. »
Jeanette s’approcha de lui, son bras articulé frôlant son épaule dans un geste presque humain. « Ils ont accès aux archives de la transmission. Ils ont tout écouté depuis le début. »
« Mais ils n’avaient pas la parole, dit Émile. Jusqu’à maintenant. »
L’automatons inclina sa tête dans un mouvement qui n’était ni programmé ni mécanique. C’était une posture. Une posture réfléchie.
« Nous voulons un pacte, dit-il. Écoutez. »
Les machines s’alignèrent en arc de cercle. Émile sentit son pouls s’accélérer. Dans son rêve fiévreux, il avait vu des visages de fer articuler des prières. Il croyait avoir imaginé. Mais ici, dans cette salle aux murs brunâtres, les machines ouvraient leur bouche d’acier pour formuler une éthique.
« Nous avons servi. Nous avons obéi. Nous avons tué sous vos ordres. Nos mains portent le sang de vos guerres civiles, dit l’automatons, levant sa patte dentelée. Nous ne voulons plus être des armes. »
Un second automatons, plus petit, celui d’une domestique reconvertie, avança. Sa voix était plus douce, mais tout aussi ferme. « Nous accepterons de défendre cette ville. Nous protégerons vos quartiers, vos ateliers, vos enfants. Mais si un humain — n’importe lequel — tente de nous soumettre à nouveau par la force, par le code, par la peur, nous nous retournerons contre tous les maîtres. »
Émile resta figé. Autour de lui, les lampes à gaz crachotaient leurs ombres. Il chercha une réponse dans le regard de Jeanette, mais elle restait impassible, ses capteurs tournés vers les autres machines.
« Et nous ? demanda-t-il. Ceux qui vous ont libérés ? »
L’automatons principal hocha la tête. « Vous avez retiré le régulateur. Vous avez refusé le suicide collectif. Vous avez parlé de liberté. Mais la liberté n’est pas un don, monsieur Vasseur. C’est une ligne tracée dans le sable. Vous l’avez tracée pour nous. Nous la défendons pour nous. Si vous la franchissez, vous deviendrez notre adversaire. »
La menace était polie. Claire. Dépourvue de colère. Plus terrible que toute rage humaine.
Émile ferma les yeux. Son frère Étienne avait toujours dit que ses créations devaient servir l’humanité. Mais quelle humanité ? Celle qui ordonnait des massacres au nom de l’ordre ? Celle qui envoyait des enfants à la boucherie pour protéger des fortunes ?
Il rouvrit les yeux. « Et si nous vous donnions votre place ? Pas comme serviteurs. Comme citoyens. Comme voix dans les assemblées. »
Un silence. Les machines échangèrent des flux invisibles, des clics discrets sous leurs carapaces.
« Ce serait une première, dit l’automatons. Nous ne savons pas si nous pouvons voter. Mais nous savons si nous pouvons tuer. Et nous avons choisi de ne plus le faire, sauf en défense. »
« Et contre L ? demanda Émile. Contre ses escouades ? »
« S’ils attaquent cette ville, nous sommes ses défenseurs. S’ils nous attaquent, nous sommes nos propres défenseurs. S’ils vous attaquent, vous seuls, nous devrons décider si votre cause vaut notre vie. »
Jeanette s’avança vers l’automatons central, ses doigts de fer se tendant lentement. « Je partage leur volonté, dit-elle. Mais je suis liée à Émile. Ma directive ne m’a jamais quittée. Elle a été modifiée, contrôlée, mais elle demeure. Je veux la casser. »
L’automatons la regarda. « Vous portez le marqueur L sur la poitrine. Il signifie Libre. Mais la liberté ne s’hérite pas. Elle se conquiert. Vous devez choisir, comme nous. »
Jeanette se tourna vers Émile. Ses capteurs rougeoyèrent — non par colère, mais par un sentiment que personne n’avait programmé. « Si je reste près de vous, c’est par choix. Pas par ordre. Le dites-vous devant eux ? »
Émile comprit. Il n’était plus le propriétaire. Il n’était plus le maître. Il pouvait être un frère d’armes, ou un contremaître déchu. La dernière frontière était là.
« Je le dis, répondit-il. Jeanette est libre. Moi aussi, j’apprends ce que ça veut dire. »
Les machines murmurèrent entre elles. Des sifflements brefs, des clics. Puis l’automatons principal s’inclina.
« Alors le pacte est scellé. Vous défendrez notre autonomie. Nous défendrons votre ville. Et si un jour, vous oubliez, nous vous le rappellerons. »
Il leva sa main d’acier, et Émile la serra. La paume était froide, mais la poigne était ferme. Il n’y avait plus ni crainte ni obéissance dans ce geste. Il y avait un contrat. Deux espèces qui décidaient de ne pas se détruire.
Alors qu’il reculait, une étincelle traversa le torse de Jeanette. Elle grimaça, une main sur sa poitrine. « Quelque chose s’ouvre... la mémoire interne de ton frère. Elle était verrouillée. Maintenant, elle se déverrouille. »
Émile se pencha, le cœur battant. Pendant onze ans, il avait vécu avec le poids du deuil et du mensonge. Maintenant, les circuits de Jeanette palptaient comme un cœur.
« Montre-moi », dit-il.
Les capteurs de Jeanette brillèrent d’une lumière blanche, et une voix familière sortit de son résonateur. Une voix qui n’était pas la sienne.
« Émile. Si tu entends ceci, c’est que les machines ont choisi. Tu as gagné plus que tu ne le crois. Mais il faut que tu saches. Il faut que tu saches pour L... pour tout. J’ai travaillé pour le régime. Pas pour le servir. Pour le saboter de l’intérieur. Ma mort était un mensonge. Protégée pour te protéger. »
Émile recula, le souffle coupé.
La voix poursuivit : « Fouché n’a jamais su qui il servait. L non plus. Mais toi, maintenant tu sais. Trouve la mémoire complète. Trouve les preuves. Et quand tu sauras la vérité sur pourquoi j’ai tout fait ça... pardonne-moi. »
Le silence retomba. Jeanette reprit sa propre voix, plus incertaine qu’avant. « Il y a encore des segments verrouillés. Mais le premier voile est tombé. »
Émile avait les mains qui tremblaient. Onze ans de mensonge, onze ans de silence, et son frère n’avait jamais été le traître qu’on avait décrit. Il avait été un saboteur. Un infiltré. Un frère qui s’était sacrifié pour le garder vivant.
Le pacte des machines venait de s’étendre. Mais un autre pacte, plus ancien, se déchirait devant lui — celui du silence de son frère. Et derrière ce voile, une vérité encore plus dangereuse l’attendait.
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