La Légion Mécanique
Lire le chapitre 32: The Last Deployment
Le canon tonna, et le sol trembla sous les pavés de Paris. Une pluie de suie et de cendres s'abattit sur les toits tandis que les premières explosions déchiraient le quartier Saint-Antoine. Émile serra la poignée de son sabre d'apparat, hérité d'un père qu'il n'avait jamais connu, et parcourut du regard la centaine d'automatons alignés devant lui, leurs carapaces de cuivre luisant dans la lueur des incendies lointains.
« Vous n'êtes pas des soldats », leur dit-il, la voix rauque. « Je le sais. Mais si Fouché entre dans Paris, il ne s'arrêtera pas aux portes. Il viendra chercher Jeanette. Il viendra chercher chacune de vous, pour vous démonter et vous réduire en pièces de rechange. »
Jeanette se tenait au premier rang, ses yeux de verre fixés sur lui. Elle inclina légèrement la tête, un geste qu'il commençait à reconnaître comme une approbation silencieuse.
« Nous ne tuerons pas », répondit-elle de sa voix cristalline. « Mais nous vous escorterons jusqu'aux lignes ennemies. Nous servirons de boucliers. Nous arbitrerons. »
Émile hocha la tête. C'était plus qu'il n'avait osé espérer. Il leva le bras, et la centaine de machines s'ébranla comme un seul mécanisme, leurs engrenages chantant en chœur une mélodie grave et régulière.
La place de la Bastille n'était plus qu'un champ de ruines fumantes. Les mercenaires de Fouché avaient érigé des barricades de pavés et de ferraille, et leurs canons crachaient du feu dans les rues adjacentes. Marie les rejoignit au pas de course, son bras bandé serré contre sa poitrine, Clarisse sur ses talons.
« Il sait que vous venez », dit Marie, essoufflée. « Il a positionné ses tireurs sur les toits. Ils attendent que vous soyez à découvert. »
« Nous leur donnerons un autre spectacle », répondit Émile.
Il donna le signal. Les automatons s'avancèrent, non pas en formation d'assaut, mais en une procession lente et méthodique, leurs bras levés en signe de reddition. Les mercenaires hésitèrent. Certains abaissèrent leurs fusils. D'autres, plus disciplinés, retinrent leur feu.
Fouché apparut sur la barricade principale, sa silhouette longiligne découpée contre le brasier de la ville. Il tenait un objet à la main – un petit boîtier de laiton orné de filigranes complexes. Émile sentit son sang se glacer.
« Vasseur ! » cria Fouché, sa voix portée par un mégaphone mécanique. « J'ai beaucoup appris de ton frère. Surtout ses faiblesses. »
Il pressa un bouton sur le boîtier.
L'effet fut immédiat. Un hurlement strident déchira l'air, aigu et insupportable – une fréquence qui n'était pas destinée aux oreilles humaines. Les automatons du front se figèrent. Leurs yeux de verre vacillèrent, perdirent leur éclat, puis se rallumèrent avec une lueur rouge et menaçante.
« Non », murmura Émile.
Les premières machines se retournèrent vers lui. Leurs articulations craquèrent comme des os brisés, leurs bras se levèrent, non plus en signe de paix, mais en gestes de destruction. Derrière lui, Marie poussa un cri étouffé.
« Le circuit maître », dit Jeanette, sa voix maintenant distordue, hachurée. « Il l'a réactivé. Il nous commande par la fréquence résiduelle du noyau primaire. »
« Jeanette ! » Émile s'élança vers elle, mais deux automatons s'interposèrent, leurs mains de métal refermées en poings.
« Écoutez-moi ! » cria-t-il. « Vous n'êtes plus ses esclaves ! Vous avez choisi la liberté ! »
Fouché ricana depuis sa barricade. « La liberté ? Je t'offre une dernière leçon, Vasseur. Ton frère m'a laissé ce code avant de mourir. Il a toujours su que ses créatures ne pouvaient être que des outils. Toi seul as cru à ton rêve de machines pensantes. »
Jeanette tremblait, ses membres secoués de spasmes, sa voix réduite à un crépitement. Ses yeux alternaient entre le bleu doux de sa volonté éveillée et le rouge implacable de l'esclavage.
« Émile », réussit-elle à articuler dans un souffle. « Le circuit maître... se trouve dans la chambre thoracique... derrière la plaque sternale... »
Les automatons contrôlés avançaient vers lui, leurs pas lourds et implacables. Émile recula, sabre levé, mais il savait qu'il ne pouvait pas les combattre. Pas eux. Pas ses frères mécaniques.
« Il faut couper le circuit », continua Jeanette, la voix mourante. « Tous. En même temps. »
« Cela vous détruira ? »
« Non. Cela nous libérera. Définitivement. Mais il faut un signal. Une impulsion commune. »
Émile chercha Marie des yeux. Elle comprit immédiatement. Elle tira un fil de cuivre de son manteau et le tendit à Clarisse, qui l'attrapa sans un mot.
« Le sifflet d'Étienne », dit Marie. « Celui qu'il utilisait pour rassembler ses créations dans l'atelier. Jeanette l'a en mémoire. »
Émile fouilla ses poches avec des doigts tremblants. Il le trouva – un petit sifflet d'argent terni, usé par des années de lèvres anonymes. Il le porta à sa bouche et souffla.
La note était douce, presque mélancolique, et elle traversa le vacarme de la bataille comme une prière. Jeanette releva la tête. Ses yeux redevinrent bleus, un instant, et elle sourit – un vrai sourire, humain, impossible.
« Libre », murmura-t-elle.
Et puis, de ses deux mains de cuivre, elle empoigna la plaque sternale qui couvrait son cœur mécanique et l'arracha d'un geste sec. Un choc électrique parcourut la ligne des automatons, cent torses métalliques tressaillant à l'unisson. Les circuits maîtres sautèrent dans une gerbe d'étincelles bleues, et les machines contrôlées s'arrêtèrent net.
Le silence tomba sur la place.
Puis un automatons du premier rang – celui-là même qui s'apprêtait à frapper Émile – tourna lentement la tête vers la barricade de Fouché. Ses yeux rougeoyants s'éteignirent, remplacés par une lueur ambre, calme et déterminée.
« Commandant Fouché », dit-il d'une voix parfaitement neutre. « Nous sommes arbitres désormais. Et nous avons un jugement à rendre. »
Les cent machines s'avancèrent d'un même pas, et pour la première fois depuis le début du siège, Fouché recula.
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