La Légion Mécanique
Lire le chapitre 33: The Silent Victory
La fumée s'élevait en colonnes grises au-dessus des toits éventrés du Marais. Le canon de Fouché s'était tu, non par volonté, mais par nécessité — ses servants gisaient parmi les débris, ou avaient fui. Dans la cour de la Bastille, le silence retomba comme une chape de plomb, troublé seulement par le grésillement des machines surchauffées et le craquement des poutres qui s'effondraient au loin.
Émile ne se souvenait pas d'avoir traversé la place. Il était là, soudain, au milieu des cadavres de fonte et d'acier, ses mains tremblantes encore marquées par la pression du sifflet d'Étienne. Autour de lui, les automates se relevaient lentement, leurs carapaces grêlées par les balles, leurs articulations gémissant comme des âmes en peine. Ils étaient debout. Ils étaient libres. Ils étaient mutilés.
Une clameur s'éleva de la foule massée derrière les barricades provisoires. Des vivats, des pleurs, des prières. Des hommes et des femmes en haillons se précipitaient sur les soldats mercenaires désarmés, les dépouillant de leurs fusils avec une fureur contenue. Émile aurait voulu crier *arrêtez*, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge.
— Émile ! Émile Vasseur !
Marie surgit de la mêlée, son bras bandé serré contre sa poitrine, Clarisse sur ses talons. Elles étaient couvertes de suie, leurs vêtements déchirés, mais leurs yeux brillaient d'une intensité sauvage. Clarisse tenait un pistolet encore fumant.
— Fouché, souffla Marie. Il s'est réfugié dans la tour.
Émile leva les yeux vers la masse sombre de la Bastille. Au sommet, une fenêtre s'ouvrait sur le vide, et pourtant, il ne vit personne. Une silhouette élancée — l'un des automates de la garde personnelle de Fouché, celui-là même qui avait servi d'arme de contrôle — se tenait à l'embrasure.
L'automate leva un bras. Dans sa main articulée, il tenait quelque chose de sombre et d'inerte. Un instant plus tard, il le lâcha.
Le corps de Fouché tournoya dans l'air vide, sa redingote noire claquant comme un drapeau funèbre, avant de s'écraser sur les pavés de la cour avec un bruit sourd que nul ne put oublier. La foule recula d'un pas, saisie d'un silence horrifié. Puis, tout aussi soudainement, une ovation déferla, sauvage, presque animale.
Émile n'applaudit pas. Il regarda le corps brisé de l'homme qui avait voulu réduire ses enfants en esclavage, et il ne ressentit rien. Le vide. Une fatigue si profonde qu'elle en devenait une seconde peau.
— C'est l'automate qui l'a jeté, murmura Clarisse, comme si elle lisait ses pensées. Son garde du corps personnel. Fouché croyait que le circuit maître le protégerait encore. Il ne savait pas que les leurs ne suivaient plus que leur propre conscience.
Émile hocha la tête, les yeux fixés sur la machine qui s'était retirée de la fenêtre. Il avait conçu ce modèle, autrefois, pour servir de majordome aux grandes maisons. Jamais pour cela. Jamais pour la mort d'un homme.
La bataille s'effilocha en une série de redditions. Les mercenaires, abandonnés par leur général, jetèrent leurs armes. Des membres du conseil municipal, que l'on disait morts, surgirent des caves et des églises où ils s'étaient cachés depuis le début du siège. Ils se précipitèrent vers Émile, lui serrant les mains, parlant de récompenses et de gouvernance.
Émile les écouta à peine. Il marcha à travers les décombres, son manteau traînant dans la poussière et le sang séché, jusqu'à ce qu'il atteigne la Seine.
Le pont est-ouest était détruit. Les quais noircis sentaient la poudre et le poisson mort. Des péniches éventrées brûlaient encore au milieu du fleuve, leurs flammes se reflétant dans une eau couleur d'étain. Paris était belle et Paris était morte, et la beauté de sa mort lui serrait la gorge.
Une présence à ses côtés. Il ne tourna pas la tête.
— Elle est aussi belle que moi, dit-il doucement. Elle est pleine de blessures.
Jeanette se tenait près de lui, son corps de laiton luisant sous la lueur des incendies lointains. Sa plaque pectorale était déformée, là où elle avait arraché son circuit maître de sa propre chair. Des étincelles intempestives crépitaient parfois encore à l'endroit de la déchirure.
— Elle est presque morte, répondit-elle de sa voix claire et métallique. Mais elle vit. C'est ce qu'elle fait de mieux, les humains. Vivre malgré tout.
Émile rit, mais c'était un son dépourvu de joie.
— Nous appelons cela survivre. Ce n'est pas la même chose.
— Non, dit-elle. Ce n'est pas la même chose.
Ils restèrent un moment silencieux, à regarder la Seine charrier des épaves. Une barque renversée passa, son mât brisé comme un doigt cassé.
— Nous ne pouvons pas rester, dit Jeanette.
Émile sentit son cœur se serrer. Il avait reculé devant cette phrase, la sachant inévitable.
— Vous pourriez. Vous êtes libres. Personne ne peut plus vous obliger.
— C'est bien pour cela que nous devons partir. Nous avons gagné le droit de choisir notre chemin. Si nous restons, nous serons toujours les instruments de la reconstruction, les bras des hommes, les épées que l'on sortira au premier danger. Nous redeviendrons des outils, Émile. Même avec de bonnes intentions.
Il la regarda. Ses photophores — les yeux qu'il avait conçus pour imiter la douceur du regard humain — étaient fixes mais semblaient porter une infinie mélancolie.
— Tu as changé, Jeanette. Tu n'aurais jamais parlé ainsi, autrefois.
— Autrefois, je n'avais pas de voix. Autrefois, je n'avais pas de mémoire. Maintenant que j'ai les deux, je dois les utiliser pour autre chose que servir le confort de ceux qui m'ont faite.
Émile ferma les yeux. Des larmes brûlantes coulèrent sur ses joues, qu'il essuya d'un revers de main rageur.
— Je vous ai donné la vie, murmura-t-il. Maintenant, je dois vous donner la séparation.
— Vous nous avez donné plus que la vie, Émile. Plus que ce que vous saviez. Étienne — L — il nous a donné une âme. Une raison d'être qui ne dépend pas d'un maître.
À ce nom, Émile ouvrit les yeux. Il avait cru, si longtemps, que son frère était mort. Puis il avait découvert qu'il était L, l'esprit qui avait orchestré tant de mystères. Maintenant, il découvrait que L était mort — assassiné par les espions de Fouché — et que sa mémoire lui survivait dans chaque circuit, chaque articulation, chaque pensée de ces créatures.
— Il vous aimait, dit-il, la voix cassée.
— Oui, répondit Jeanette doucement. Et nous l'aimions aussi. Mais l'amour ne suffit pas à nous faire rester. L'amour doit apprendre à laisser partir.
Les pas de Marie crissèrent sur le gravier derrière eux. Elle s'arrêta, à distance respectueuse, puis s'approcha lentement.
— Le conseil est réuni, dit-elle. Ils veulent que vous signiez la proclamation de victoire. Ils ont déjà fait imprimer le texte.
Émile se retourna. Marie était belle, même couverte de suie, même avec son bras blessé. Elle portait sur elle cette luminescence intérieure qu'il avait remarquée dès le premier jour — quelque chose qui rappelait Étienne, et qui pourtant était tout à fait elle.
— La proclamation de victoire, répéta-t-il avec amertume. Victoire. Paris est en ruines. Des milliers de nos semblables sont morts. Fouché est tombé par la main de sa propre création, et ils veulent imprimer des mots définitifs.
Marie ne répondit pas tout de suite. Elle s'approcha de lui, posa sa main valide sur son bras.
— Que voulez-vous faire, Émile ?
La question était simple, et pourtant elle ouvrait sous ses pieds un abîme vertigineux. Que voulait-il, lui, l'inventeur devenu porte-parole, l'homme qui avait passé des années à fuir son propre génie ? Il regarda Jeanette, puis la ville morte derrière elle, puis les centaines d'automates qui se rassemblaient silencieusement sur les berges, comme une armée lassée attendant un ordre qui ne viendrait pas.
— Ils veulent monter vers le nord, dit-il enfin. Vers les terres libres, au-delà de la frontière. Là où personne ne viendra les chercher.
— Le voyage sera long, dit Marie. Ils sont endommagés, fatigués, certains irrémédiablement.
— Je sais.
— Ils mourront en chemin, peut-être. Beaucoup.
— Je sais.
Émile regarda Jeanette, puis son regard croisa celui de Clarisse qui les avait rejoints silencieusement, tenant le portrait d'Étienne serré contre sa poitrine. La jeune femme pleurait sans bruit.
— Il y a une autre solution, dit doucement Émile. Nous pouvons rester ici. Nous pouvons reconstruire Paris. Mais nous devrons alors bâtir une ville qui n'appartienne qu'à nous, automates et humains, sur des bases nouvelles. Un contrat entre égaux — ou rien.
Jeanette pencha la tête, une expression presque amusée sur son visage de laiton.
— Le conseil vous soutiendra ?
— Le conseil est aux abois, dit Marie. Ils ont besoin d'un héros. Vous êtes le seul qui reste.
Émile hocha lentement la tête. Au loin, des cloches d'église — celles qui avaient survécu — commencèrent à sonner, d'abord hésitantes, puis plus assurées. C'était un son étrange dans la cité morte : un glas qui prenait des airs de tocsin, un chant funèbre qui frémissait d'espoir.
— Alors nous construirons une ville qui les laissera libres et présents, dit-il. Une ville où l'on ne pourra jamais les forcer à être des armes. Et s'ils choisissent ensuite de partir — ils partiront, et nous les aimerons encore.
Jeanette s'approcha de lui, une cran de plus. Sa main articulée effleura la sienne.
— Alors nous resterons, dit-elle. Nous resterons, et nous construirons ensemble. Mais souviens-toi de ceci, Émile Vasseur : nous restons parce que nous le choisissons. Non parce que nous le devons. Cette nuance fera toute la différence entre votre monde et le nôtre.
Émile lui rendit son étreinte, brièvement, avec une douceur qu'il n'aurait jamais cru posséder.
Puis il se tourna vers la ville fumante, vers le conseil qui l'attendait, vers les morts qu'il devrait compter et les vivants qu'il devrait guider.
— Allons-y, dit-il simplement.
Derrière lui, derrière les centaines d'automates immobiles sur les berges désolées, le soleil perça enfin les nuages de poudre et de cendres. Il ne fit pas remonter la Seine, n'effaça pas les ruines, ne ramena pas les disparus. Mais il posa sur le monde cette lumière douce et tiède du matin naissant, qui promettait sans jamais garantir.
Jeanette marcha à ses côtés, sa main endommagée résonnant légèrement sur les pavés. Clarisse et Marie les suivaient en silence.
Un monde se reconstruirait, à peine éclos de ses cendres.
Il serait imparfait.
Mais il serait libre.
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