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La Légion Mécanique

Lire le chapitre 4: The Patron's Ledger

L’horloge de la Sainte-Chapelle sonnait trois heures du matin quand Étienne poussa la porte du *Cadran d'Argent*. L’échoffe de la cloche se répercuta dans la ruelle déserte, mais il n’y avait personne pour l’entendre. La boutique était fermée depuis des lustres — la poussière formait un linceul gris sur les vitrines, et les mécanismes exposés semblaient des squelettes d’un autre âge.

Il frappa trois coups brefs, puis deux longs. Un code que personne ne lui avait appris, qu’il avait trouvé griffonné dans la marge du journal d’Émile, dissimulé parmi les croquis de la cachette.

Rien. Il frappa de nouveau. La pluie s’était mise à tomber, fine et tenace, alourdissant le col de son manteau.

Un guichet coulissa dans la porte. Une paire d’yeux couleur d’étain le dévisagea.

« Vasseur. Le frère du mort. »

Le ton n’appelait pas de réponse. Étienne se contenta de hocher la tête. Le guichet se referma dans un grincement, puis la porte s’ouvrit sur un couloir obscur.

L’intérieur du *Cadran d’Argent* n’avait rien à voir avec une boutique d’horloger. L’espace était nu, dépouillé de toute marchandise. Les rayonnages vides grimpaient jusqu’à un plafond invisible dans l’ombre. Au centre, une table de chêne massif, et autour d’elle une demi-douzaine de silhouettes en blousons de cuir. Des ouvriers. Des maîtres, peut-être. Des hommes qui portaient sur leurs épaules l’odeur de l’huile et du laiton.

À la tête de la table, un homme en redingote noire, le visage jaune comme un vieux parchemin, les doigts croisés sous un menton glabre. Il ne se leva pas.

« Étienne Vasseur, dit-il. Le créateur des automates du régiment. »

Sa voix était douce, presque musicale, mais elle portait dans le silence comme un couteau sous un gant de soie.

« Je viens pour un service, répondit Étienne. De la part de mon frère. »

L’homme sourit — un rictus mince, sans chaleur. « Votre frère avait une dette, et il m’a laissé son frère en héritage. C’est ainsi que vous venez vous présenter. Vous êtes plus honnête que lui, ou plus idiot. Le temps tranchera. Asseyez-vous. »

Étienne prit la place qu’on lui indiquait, une chaise bancale au bout de la table. On l’avait éloigné de l’issue. Pas un geste brusque, pas même un regard échangé entre les blousons de cuir, mais il sentait la géométrie de la pièce se resserrer autour de lui.

« J’ai besoin de financement, dit-il. Et de matériel. »

L’homme haussa un sourcil, comme si Étienne venait de lui demander la recette du pain de l’autel.

« Nous n’accordons pas de crédit aux morts en sursis. Expliquez-vous. »

Étienne respira. Il avait préparé ce discours pendant toute la traversée des berges, sous les lanternes mortes du quai de Gesvres.

« Vous connaissez la nature de mes automates. Vous savez ce que la Garde en a fait. Dans cinq jours, Baptiste les déploiera contre les faubourgs. Des milliers de morts. Mes créations seront les instruments d’un massacre. »

Les yeux d’étain ne cillèrent pas.

« Vous voulez les détruire. » Ce n’était pas une question.

« Je veux les neutraliser. J’ai conçu un dispositif — un noyau de commande — capable d’interrompre la séquence motrice de chacun de mes automates. Un simple signal. Il n’a jamais été construit. Il n’existe que sur des plans que je connais par cœur. Mais le temps me manque. Et ma mallette, tout l’outillage, a été confisquée à la Conciergerie. »

Un long silence. Quelque part, une horloge à carillon sonna un quart d’heure. Personne ne semblait la remarquer. L’homme en noir se pencha en arrière, le balancement de son fauteuil grinca sur les planches.

« Votre frère m’a sauvé la vie, une fois. Il y a longtemps, bien avant ces machines de guerre. Une mère avait envoyé à la manufacture des lettres anonymes pour me dénoncer à la police des mœurs. Il a brûlé les preuves. Il savait que le scandale aurait ruiné mon œuvre et ma dignité. Je lui dois donc une existence. »

Un des blousons de cuir bougea, un poing serré sur la table. L’homme en noir leva un index impérieux.

« Je n’ai aucune sympathie pour le régime, poursuivit-il. Le général Baptiste vénère la discipline plus que la vie, et ce peuple de faubourg en a assez payé le prix. Mais je ne fais pas de charité. Les dettes se remboursent, les services se remboursent. Vous me demandez un financement dont vous ne pourrez témoigner ouvertement, au risque de la pire accusation de tous : complot contre l’État. Si vous échouez et si on vous capture, vous parlerez. Tous parlent, tôt ou tard. Et ce que vous savez de moi, de cette assemblée, deviendra un danger mortel. »

Il sortit de sa poche une montre de gousset, la posa sur la table entre eux.

« Alors je vous propose un marché, Étienne Vasseur. Je rembourse la dette de votre frère — en argent, en métal, en main-d’œuvre. Vous construisez votre noyau de commande, et vous tenterez votre coup à la garnison. Si vous réussissez, vous me devrez la vie. Si vous échouez, vous mourrez seul, et vous emporterez mes secrets avec vous. »

Étienne ouvrit la bouche, mais l’homme le coupa d’un geste.

« La condition est celle-ci : une fois le contrôle acquis, vous m’apporterez ce qu’il reste de vos automates. Tous. Y compris cette Jeanette qui brise les barricades. Vous remettrez les cerveaux mécaniques et les animations internes entre mes mains. Ces choses que vous appelez vos enfants, elles seront à moi. Leur existence future dépendra de ma volonté. C’est le prix. »

Le silence retomba, plus lourd que le plomb. Étienne sentit la colère monter — un réflexe familier, l’indignation de l’artisan qu’on dépouille. Mais il regarda les blousons de cuir, les yeux d’étain invisibles dans l’ombre des capuches. Il n’avait ni temps ni la latitude de négocier.

« Accepté, dit-il. À une condition. »

L’homme joua avec sa montre, la referma d’un claquement sec.

« Vous n’êtes pas en position de poser des conditions. »

« Celle-ci ne coûte rien », insista Étienne. « Je ne vous apporterai pas les corps de mes automates. Je vous apporterai les plans. Les concepts. La théorie. Vous êtes un horloger, pas un marchand de cadavres. Les plans vous permettront de reconstruire tout ce que vous voulez. Les corps, je les détruirai moi-même. C’est moi qui les ai créés. Il n’y aura que moi pour les défaire. »

L’homme considéra la proposition. Son sourire s’élargit d’un millimètre.

« Les plans. Toute la conception. Le cœur des machines. C’est encore plus dangereux pour moi — et plus précieux. Votre frère aurait approuvé votre arrogance. » Il se leva, tendit une main sèche par-dessus la table. « Marché conclu. »

Étienne serra la main sans hésiter. La peau était froide comme du métal.

« Suivez-moi », dit l’homme, tournant les talons. Il poussa une porte dissimulée dans un panneau de la bibliothèque vide et descendit un escalier en colimaçon.

L’atelier souterrain s’étendait sous tout l’îlot. L’air y était chargé de vapeur d’huile chaude. Des établis couraient le long des murs, surchargés d’engrenages, de vis, de cadrans — plus d’objets qu’on n’en voyait jamais en surface. Au fond, dans une alcôve tendue de toile bise, une forme sous un drap.

L’homme tira le drap d’un geste sec.

En dessous, un châssis d’automate. Pas un corps entier — une carcasse nue : colonne vertébrale de cuivre, cage thoracique de laiton noirci, articulations de doigts rendues par des rotules de verre et d’acier. Aucune tête, aucun visage. Rien pour lui donner une âme. Mais Étienne connaissait ce modèle. Il l’avait dessiné lui-même, huit ans plus tôt, dans les carnets qu’Émile avait dérobés avant de mourir.

« La carcasse d’essai de ton premier prototype », dit l’homme en le voyant la dévisager. « Celle que ton frère a sauvée des flammes de l’atelier de Grenelle. Il me l’a léguée en nantissement quand il savait qu’il allait mourir. Je crois qu’il espérait ce moment. Il t’attendait ici. »

Le souffle d’Étienne s’arrêta. Il posa la main sur un boulon d’épaule, encore tiède. La machine ne fonctionnait pas, mais elle semblait l’écouter.

« Pourquoi l’avoir conservée ? » demanda-t-il, la voix étranglée.

« Parce que ton frère m’a demandé une seule faveur, le jour où il t’a confié le reste de son secret. Il m’a dit : “Quand Étienne viendra à vous, donnez-lui cette carcasse. Elle ne fera que le rendre plus fort. Mais le prix à payer n’est pas le métal. C’est votre âme.” Je le lui ai promis. »

Il fit un pas en arrière, laissant Étienne seul face à la dépouille de cuivre.

« Ce que vous ferez de cette carcasse — en faire une arme ou la fondre — m’importe peu. Mais sachez que nous avons tous des comptes à rendre. Le vôtre commence maintenant. Et le maître de ce sous-sol, c’est moi. »

Sous ses pieds, les mécanismes de l’atelier hors-la-loi battaient comme un immense cœur artificiel.

« Construisez votre clé. Allez réveiller Jeanette. Et rappelez-vous que quand cette révolte sera terminée — quel que soit l’issue — vous m’appartiendrez. »

Étienne ne répondit pas. Il observait les articulations du squelette, les rainures de cuivre, et calculait ce qu’il lui faudrait pour y adapter son noyau de commande. Le châssis d’essai, qu’il avait presque oublié, portait la signature de son frère en minuscules gravures à l’intérieur des plaques pectorales : *Pour Étienne, quand le ciel se fanera.*

Il avait une semaine. Il avait un plan. Il avait une dette.

Il n’avait plus de frère pour la partager.