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La Légion Mécanique

Lire le chapitre 5: The Automaton’s Heart

La pendule à l’entrée de l’atelier sonnait dix heures lorsqu’une ombre frappa trois coups irréguliers contre la porte de service. Étienne leva les yeux de l’établi où s’étalait le châssis d’Émile, ses doigts encore maculés de graisse et de limaille de cuivre.

Personne ne connaissait cette porte. Personne sauf L, et le vieil horloger n’avait pas coutume de se présenter après minuit.

La porte s’ouvrit sur une femme. Capuchon baissé, cheveux noirs tirés en arrière, la mâchoire serrée. Son manteau de laine grossière était maculé de boue jusqu’aux genoux. Elle le dévisagea avec une intensité qui le fit reculer d’un pas.

« Vous êtes Étienne Vasseur. »

Ce n’était pas une question.

« Qui êtes-vous ? »

« Marie Corbeau. » Elle franchit le seuil sans y être invitée, balayant la pièce du regard. Ses prunelles s’arrêtèrent sur le châssis d’Émile, sur les schémas épinglés au mur, sur la forge froide. « Vous avez hérité de son frère, je vois. »

Étienne sentit le sang lui monter aux joues. « Vous connaissiez Émile ? »

« Je travaillais à la fonderie d’État. Trois ans. J’étais son assistante sur la ligne de production des régulateurs. » Elle sortit une pièce de sa poche, la fit glisser sur l’établi entre eux. Une clé à molette miniature, le manche gravé d’un « V » filigrané. « Il me l’a donnée le soir où il a compris ce qu’ils fabriquaient vraiment. »

Étienne saisit l’outil, le retourna entre ses doigts. Il reconnaissait le travail de son frère, la finesse du filetage, cette façon qu’il avait de damasquiner le laiton même sur les pièces les plus humbles. La gorge nouée, il la reposa doucement sur le bois.

« Il a disparu dans l’incendie de sa forge, trois semaines plus tard. » Elle parlait comme on cite un rapport officiel, sans inflexion. « L’enquête a conclu à un accident. Fuite de gaz. Les autorités ont bouclé le dossier dans la semaine. »

Étienne releva la tête. Dans la lueur vacillante de la lampe à huile, avec son visage osseux et ses yeux caves, Marie Corbeau ressemblait à une gravure de mort.

« L’incendie n’était pas un accident. » Sa voix s’étrangla à peine sur le mot accident. « J’ai son journal. Il savait. Ils le savaient. »

Marie hocha une fois la tête, lentement, comme si elle avait attendu cette confirmation pendant des mois.

« Alors vous savez aussi ce qui arrivera dans cinq jours. »

Étienne se resservit un verre d’eau qu’il ne but pas. *Comment cette femme connaissait-elle le calendrier du programme ?* Prudence, prudence. Il avait appris que les murs de Paris avaient des oreilles, et que certaines voix trop réconfortantes cachaient la lame d’un poignard. L’offre de Fouché sonnait encore à ses oreilles, un glas doré.

« Qu’en savez-vous ? »

« J’ai fui la fonderie quand j’ai vu les plans des premiers modèles de combat. Ils les appellent des colosses. » Un frisson la parcourut. « Rien à voir avec des automates domestiques. Le régulateur central, celui qui synchronise chaque unité ? Ils l’appellent l’Horloge-Mère. Un chef-d’œuvre de votre frère, piloté par le ministère de la Guerre. C’est elle qui donnera le signal. »

Étienne se pencha, les mains à plat sur l’établi. « L’Horloge-Mère ? Où se trouve-t-elle ? »

« Au sous-sol de la fonderie. Trois étages sous terre, dans la salle des accumulateurs. » Elle se rapprocha, baissant la voix tandis que la pluie redoublait contre les vitres. « Mais on ne peut pas y entrer par les portes principales. Le général Baptiste a fait renforcer toutes les entrées. Deux compagnies de la Garde, le canon automatisé de l’arsenal, un quadrillage des rues adjacentes. »

Elle sortit de sous sa veste un plan roulé, le déplia d’un geste sec sur l’établi. Un réseau de lignes serrées, d’ellipses, de croix, annotées dans une écriture fine que Étienne reconnaissait comme celle de son frère.

« Les anciens conduits d’aération de la première République. Ils relient les catacombes au sous-sol de la fonderie. » Elle tapota une croix noire à l’intersection de deux tunnels. « Ils n’ont jamais été bouchés. Trop coûteux. Trop profonds. »

Étienne étudia le plan. Son regard glissa le long des couloirs souterrains, imaginait la marche humide, l’obscurité opaque, le risque d’une patrouille.

« Pourquoi me raconter tout cela ? » demanda-t-il, méfiant. « Que voulez-vous ? »

« J’ai vu ce que Jeanette est devenue. » Le nom lui écorcha la bouche. « Une machine de guerre. Une arme. Et je sais que vous êtes le seul homme à Paris capable de l’arrêter. Sans ça, » son doigt s’appuya au centre du plan, « votre histoire s’arrête au milieu d’une barricade de chair et de sang. »

Étienne regarda le plan, puis la femme. Quelque chose dans la détermination de son regard lui rappelait sa propre colère. Les saints patrons des horlogers, avait coutume de dire son père, se font les mains calleuses à force de compter les secondes perdues des fous. Mais il n’y avait rien de divin dans ce qu’ils comptaient arrêter ici. Le temps, lui aussi, pouvait devenir une arme.

« L’Horloge-Mère, » dit-il lentement. « Quelque chose me dit qu’elle ne se laisse pas démonter si facilement. »

Marie sourit — un sourire mince, sans joie, qui faisait des craquelures dans son visage fatigué.

« Elle possède un cœur, comme tous vos automates. Un cœur de bronze et de cristal, logé dans un caisson blindé scellé par le ministère. » D’une voix devenue plus dure, plus mécanique, comme si elle récitait un manuel : « Sans lui, l’Horloge-Mère n’est plus qu’un grand cadran muet. »

« Et vous voulez que je vole le cœur ? »

« Je veux que nous le *retirions*. Pas uniquement pour le voler. Nous pourrons le détruire, le jeter dans la Seine — ils en construiront un autre, dans deux mois, au pire. Mais si nous le gardons, si nous pouvons démontrer que le gouvernement ne contrôle plus ce qu’il a volé aux inventeurs de Paris… » Son regard s’alluma. « Les autres horlogers du réseau de L seraient prêts à suivre. Nous avons des appuis à l’Opéra, aux Ponts, aux Forges du Nord. Ce serait le premier acte d’une mécanique qui ne tourne plus dans leur sens. »

L’honnêteté brutale de son plan le laissa silencieux. Pas de déclaration grandiloquente, pas de drapeau rouge ou de cocarde. Juste une boîte à musique détraquée, sortie de son rythme.

Et cela le changeait d’elle, d’Émile, du regard que son frère aurait porté sur lui.

Il inspira, posa les deux mains sur le plan.

« Quand ? »

« Demain soir. Quand la Garde opère sa relève, minuit. Les conduits passent sous plusieurs maisons inhabitées du faubourg. Le chemin d’entrée est le plus étroit : un homme d’un mètre quatre-vingts pourrait passer, un homme très large, non. » Elle le regarda ; il était mince et sec comme un ressort d’acier. « Vous passez. »

« Et une fois à l’intérieur ? »

« La salle des accumulateurs se trouve sous l’atelier de maintenance. Il y a deux batteries de gardes devant les portes, mais l’ingénieur de nuit fait sa ronde toutes les heures. Le reste du temps, les couloirs sont à nous. »

Un silence s’abattit entre eux, chargé de rouages. Dans l’ombre derrière elle, Jeanette semblait attendre, immobile dans un coin de son esprit, avec ses yeux de porcelaine fixés sur lui.

Il ouvrit la bouche pour répondre quand un bruit furtif lui parvint, dans la rue. Un pas, qui s’arrêta. Le cliquetis d’une montre-bracelet.

Marie blêmit. Elle s’approcha de la fenêtre, écarta le rideau d’un doigt. Un homme au visage pâle était adossé au lampadaire d’en face, vêtu d’un long manteau sombre, un carnet ouvert dans une main. Il levait les yeux vers l’atelier.

Elle lâcha le rideau, se tourna vers Étienne, le visage décomposé.

« Je suis une fugitive, Étienne. La Sûreté a lancé un mandat d’arrêt contre moi il y a quatre jours. » Son souffle se précipitait. « Et cet homme — le pâle — je l’ai vu à la préfecture. Il est partout. Il note tout. S’il me trouve ici, dans votre atelier, ils vous arrêteront avant même que le soleil se lève — et notre plan tombera à l’eau. »

Le pâle. L’officiel du chapitre premier, qui l’avait suivi jusque sous les arcades du Palais-Royal, le jour de son arrestation. Étienne avait cru à une coïncidence, un scribe trop zélé. À présent, il le revoyait distinctement, retirer ses gants pour prendre des notes avec précision, comme un greffier enregistrant les preuves d’un procès à venir.

« Il y a une issue par les toits, » dit Étienne. Sa voix était plus calme qu’il ne se sentait. « Vous me suivez. »

Marie hésita, puis hocha la tête. Ils roulèrent soigneusement le plan, le glissèrent dans une poche intérieure de son manteau. Étienne souffla la lampe, saisit sa boîte à outils la plus légère. Quelques secondes plus tard, ils marchaient tous les deux à travers l’enchevêtrement des toitures, ses battements de cœur une horloge désaccordée. Derrière eux, en bas, l’officier pâle leva une fois la tête — et il sembla à Étienne que la pluie formait une croix gammée sur ses prunelles.

Ils s’arrêtèrent au bord d’un toit en pente douce, abrités par l’aiguille d’une cheminée. La Seine scintillait au loin, noire et jalonnée de points de lumière.

« Demain, minuit, » murmura Marie, un souffle. « Au pont Saint-Michel. Je vous attends avec les lanternes sourdes. »

Elle disparut dans un silence de vague, avalée par la pente des toits. Étienne resta là, seul, la pluie ruisselant sur son front. Le pâle était toujours devant son atelier, immobile. Il ne pouvait pas voir le toit.

Mais il nota quelque chose dans son carnet.

Demain, minuit. Le cœur, ou Paris.

Étienne referma le poing sur le plan de Marie. Les rouages de l’Horloge-Mère tournaient déjà dans sa tête — leur poids, leurs fusées, la goupille fragile qui devait la synchroniser à chaque Golem du quartier général.

On racontait que les montres les plus précises avançaient toujours, inflexibles, vers la catastrophe.

Mais les montres, se dit Étienne, n’avaient jamais eu de cœur à voler.