La Légion Mécanique
Lire le chapitre 7: The Iron Confession
Le capturier était un modèle de série, un de ceux que la Sûreté lâchait dans les émeutes pour briser les crânes et broyer les poignets. On l’avait traîné dans l’atelier de la rue de la Verrerie, les membres disloqués, le torse ouvert comme une huître. Étienne en avait fait son pupitre.
Il travailla toute la nuit à la lueur d’une lampe à acétylène, le souffle court, les doigts enduits de graisse noire. Il connaissait cette mécanique par cœur – il avait dessiné la moitié de ses articulations, cinq ans plus tôt, avant que le ministère ne juge ses plans « insuffisamment agressifs ». Mais ce spécimen-là portait des modifications qu’il n’avait jamais approuvées. Des plaques de blindage rivetées sur le thorax. Des doigts prolongés de griffes d’acier. Et dans le crâne, là où il avait prévu une simple chambre de logique, un récepteur de commande à distance, accordé sur la fréquence de la Horloge-Mère.
Ils avaient rendu ses enfants plus forts. Plus dociles. Plus mortels.
Il dessouda le récepteur, le remplaça par un circuit de sa propre conception, un dérivé du régulateur volé dans l’atelier d’Émile. La pièce maîtresse du capturier – sa banque de mémoire – contenait les itinéraires patrouillés, les codes d’accès aux dépôts, les coordonnées des points de rassemblement. Mais surtout, elle contenait un enregistrement des quarante-huit dernières heures. Un journal de guerre, gravé dans le cuivre.
Étienne brancha une sonde et écouta.
Des voix. Des ordres. Le claquement des talons sur le pavé. Puis une conversation, filtrée par un mur, captée par le capturier en faction devant un bâtiment du ministère.
« – … l’unité de Bicêtre est pleine, mon général. On ne peut plus les stocker.
– Alors on les utilisera plus tôt que prévu.
– Et le plan de la semaine prochaine ?
– Avancé à après-demain. »
La voix de l’interlocuteur fit vibrer un écho métallique dans son ventre. Il la connaissait. Il l’avait entendue dans le bureau du ministère, le jour où on lui avait confisqué Jeanette. Le général Baptiste.
Étienne coupa la sonde. Ses mains tremblaient.
Marie était accroupie près de la fenêtre, un chiffon rouge noué autour de son poignet, l’œil sur la rue. Elle se retourna quand il se leva. « Qu’est-ce que tu as trouvé ?
– Un itinéraire de convoyage. Le capturier devait escorter un chargement vers la vieille prison de Bicêtre. Cette nuit.
– Bicêtre ? Le complexe souterrain de la carte d’Émile.
– Oui. Mais ce n’est pas le seul endroit où ils envoient leurs machines. Il y a aussi un dépôt, planqué sous un abattoir dans le onzième. Et un autre dans les caves d’une église, près des Halles. »
Il déroula une carte volée sur la table, les marques de ses doigts graisseux s’étalant sur le papier. « Le capturier connaissait les lieux de stockage. Mais il ne connaissait pas le contenu. Il était trop bas dans la hiérarchie. »
Marie descendit de son perchoir, marcha jusqu’à la table. « Alors on va voir par nous-mêmes. »
Étienne la regarda. Elle avait les yeux d’Émile – la même intensité, la même colère rentrée. Mais elle n’avait pas sa prudence. Il aurait voulu la protéger, la garder loin des dangers, mais il savait qu’elle ne l’écouterait pas. D’ailleurs, il ne lui avait pas encore dit toute la vérité.
« Marie. J’ai besoin de te parler de ce que j’ai fait. »
Elle s’immobilisa. « Quoi ?
– Le capturier. Je ne l’ai pas seulement modifié. Je l’ai programmé pour qu’il me conduise au bâtiment où ils stockent leurs machines d’élite. Pour qu’il me serve d’une seule mission, puis qu’il s’autodétruise. »
Elle serra la mâchoire. « C’est un suicide mécanique.
– C’est le prix à payer. S’ils récupèrent un capturier reprogrammé, ils sauront que j’ai travaillé dessus. Ils sauront que quelqu’un prépare quelque chose. Et ils pourraient remonter jusqu’à nous. »
Elle ne dit rien pendant un long moment. Puis elle hocha la tête. « Alors on le fait maintenant. Avant l’aube. »
Le capturier les mena à travers un dédale de rues étroites, ses chalumeaux de pieds crissant sur les pavés mouillés. Il s’arrêtait aux intersections, tournait la tête comme un chien qui renifle, puis repartait. Étienne et Marie le suivaient à distance, dans l’ombre des arcades, les mains sous leurs manteaux.
Ils atteignirent un mur de pierre, dans une impasse derrière un entrepôt de charbon. Le capturier posa sa main sur une trappe, dissimulée sous un amas de ferraille. Un déclic. La trappe s’ouvrit sur un escalier de fer qui plongeait dans le noir.
« C’est là », souffla Étienne.
Ils descendirent. L’air devint froid, chargé d’huile et de métal chauffé. Au bout de l’escalier, une porte blindée, entrebâillée, gardée par un seul homme en uniforme, endormi sur sa chaise, une bouteille vide à ses pieds. Le capturier s’approcha sans bruit, étendit sa griffe, et désactiva le verrou principal d’un geste précis.
La porte s’ouvrit.
Ils entrèrent dans une caverne artificielle. Des voûtes de brique s’élevaient à plus de dix mètres. Et sous ces voûtes, des rangées innombrables de machines.
Étienne resta figé.
Ce n’était pas un dépôt. C’était une armée.
Des milliers de châssis, suspendus à des potences, comme des carcasses de bœuf dans un abattoir. Certains étaient complets, blindés, armés. D’autres étaient encore à moitié assemblés, leurs entrailles de cuivre exposées, leurs yeux vitreux fixant le vide. Il y avait des unités de combat – des soldats mécaniques de deux mètres de haut, avec des lance-flammes au creux des bras. Il y avait des unités de siège – des araignées d’acier de la taille d’un cheval, dont les pattes se terminaient par des tarières. Et il y avait des unités de contrôle, des automates plus petits, plus fins, avec des antennes radio sur le crâne.
Un complexe de commandement centralisé, pensa-t-il. Une seule horloge pour toutes ces machines.
Le capturier s’avança au milieu des rangées, puis il s’arrêta devant une console, vissée au mur. Il appuya sa main dessus. Un écran s’alluma – une carte de Paris, couverte de points lumineux. Chaque point représentait une unité, un emplacement de stockage, un objectif.
Étienne s’approcha. Les points étaient concentrés dans les quartiers ouvriers. Le Faubourg Saint-Antoine. La Goutte d’Or. Les abattoirs du onzième. Les usines textiles du deuxième.
Ce n’était pas une défense. C’était un massacre planifié.
« Ils ne vont pas viser les barricades », murmura-t-il. « Ils vont viser les maisons. Les ateliers. Les familles. »
Marie serra le poing. « Je savais qu’ils étaient des salauds. Mais je ne pensais pas qu’ils en feraient un spectacle. »
Étienne regarda les milliers de machines suspendues, leurs yeux éteints, leurs jointures encore huilées. Il les avait créées pour soigner, pour aider, pour soulager la peine des hommes. Et maintenant, on les préparait à la guerre contre les hommes.
Il pensa à Émile, à ses notes, à ses monologues sur le régulateur. « Il a tout vu », dit-il à voix haute. « Il est mort parce qu’il a vu ça. »
Marie ne répondit pas. Elle fixait une silhouette en retrait, derrière une rangée de châssis. Une forme longue, recouverte d’une bâche. Elle s’approcha, souleva le tissu.
Étienne retint son souffle.
Jeanette.
Elle était là, palissée, ligotée à une potence de maintenance, ses circuits ouverts, ses yeux éteints. Mais c’était elle – son œuvre première, sa petite merveille, sa fille mécanique. Son cœur se serra.
Une note était épinglée sur son thorax, à côté de sa plaque d’identité. Étienne l’arracha, la déplia. Une écriture sèche, administrative.
« Nous savons que vous êtes venu. Nous savons ce que vous cherchez. Vous avez cinq jours pour nous livrer le régulateur. Sinon, nous démonterons votre création pièce par pièce, et nous laisserons les restes sur le pas de votre porte. – B. »
Étienne relut la note deux fois. Puis il la plia, la glissa dans sa poche.
Il regarda Jeanette, les fils apparents dans son crâne ouvert, la batterie déconnectée, la structure de son visage – celle d’un enfant qui dort, les yeux clos, la bouche entrouverte.
Il n’avait plus cinq jours.
Et il venait, à l’instant même, de comprendre ce qu’il devrait faire pour la sauver.