LA LIBRAIRIE DES PASSAGES
Lire le chapitre 1: La clé récalcitrante
La première dispute parisienne d'Eleanor Shaw eut lieu à huit heures douze, un lundi de mars, avec une serrure.
La serrure gagnait.
Depuis le trottoir humide de la rue des Écoles, Eleanor essayait pour la cinquième fois de tourner une longue clé en laiton dans la porte bleu nuit de la Librairie des Passages. Derrière elle, un bus ralentit dans un soupir pneumatique. À l'angle, le boulanger disposait des chaussons aux pommes sous une lumière chaude. Plus haut, les façades pâles du Quartier latin semblaient encore hésiter entre la nuit et le matin.
— Allez, murmura Eleanor en anglais. Nous sommes deux adultes raisonnables.
Elle parlait à la clé.
Elle-même avait trente-quatre ans et commençait à douter de la seconde moitié de sa phrase.
La serrure céda enfin dans un grincement spectaculaire. Eleanor poussa la porte. Au même instant, un choc sourd retentit au plafond.
Puis une voix d'homme :
— Mais c'est pas possible !
Eleanor leva les yeux.
Un autre bruit. Quelque chose roula au-dessus d'elle.
— Bonjour ? lança-t-elle.
Aucune réponse.
Elle entra.
La librairie sentait le papier, la cire d'abeille et l'humidité ancienne. Sa tante Madeleine l'avait tenue pendant vingt-neuf ans. Madeleine était morte en janvier après avoir décrit son cancer, pendant des mois, comme « une contrariété logistique ». Elle avait laissé à Eleanor le fonds de commerce, les meubles, les stocks et une quantité de dossiers dont l'organisation semblait avoir été conçue pour punir les héritiers.
Eleanor avait d'abord voulu tout vendre.
Elle avait une carrière à Londres. Un poste de senior editor chez Halden & Moore. Un appartement à Stoke Newington. Onze années d'expérience dans l'édition. Une vie qui, vue de l'extérieur, formait une phrase correcte.
Puis Thomas était parti.
Pas brutalement. Pire : méthodiquement.
Il avait reconnu une liaison avec une collègue de son cabinet, expliqué qu'il « ne savait plus qui il était dans leur couple », puis emporté ses chemises par lots de six. Deux semaines plus tard, Eleanor avait découvert dans un dossier partagé un tableau intitulé Maisons 2027 où Thomas avait comparé des quartiers de Londres qu'ils n'avaient jamais envisagés ensemble.
Ce n'était pas l'infidélité qui l'avait détruite. C'était la preuve qu'il avait déjà commencé une autre vie pendant qu'elle corrigeait encore les virgules de la leur.
Alors Eleanor avait rappelé le notaire parisien.
À huit heures vingt, elle releva le rideau métallique.
Le vacarme fut impressionnant.
Un coup violent répondit du plafond.
Trois minutes plus tard, la porte du fond s'ouvrit.
Un homme apparut, pieds nus, cheveux noirs en bataille, pantalon de jogging gris, un coussin sous le bras.
— Vous êtes sérieuse ?
Son français était rapide. Eleanor comprit grâce au ton.
— Bonjour à vous aussi.
L'homme passa en anglais avec une facilité agaçante.
— Madeleine ouvrait à dix heures.
— Madeleine avait aussi une trésorerie négative.
Il s'arrêta.
Eleanor regretta aussitôt d'avoir lancé cela comme une arme.
— Vous êtes sa nièce.
— Eleanor Shaw.
— Gabriel Morel. J'habite au-dessus.
Le nom lui était familier. Madeleine lui avait envoyé deux de ses bandes dessinées. La dernière racontait un père vieillissant qui refusait de quitter une maison menacée par une ligne de TGV. Eleanor l'avait lue dans l'Eurostar et avait passé vingt minutes à regarder le paysage sans rien voir.
— L'auteur de BD.
— Merci de ne pas dire « dessinateur de comics ».
— Je n'allais pas le faire.
— Les Anglais le font.
— Les Français disent « le brunch » avec un accent français. Personne n'est innocent.
Gabriel la fixa.
Puis un sourire bref lui échappa.
— Vous ouvrez vraiment à huit heures ?
— Huit heures trente à partir de demain.
— Non.
— Ce n'était pas une question.
— Ici, le rez-de-chaussée transmet chaque vibration jusqu'à mon bureau. Le rideau, les cartons, l'échelle…
— Et votre fauteuil à roulettes à trois heures du matin ?
Il haussa un sourcil.
— Vous l'entendez ?
— Je l'ai entendu hier en faisant les comptes.
— J'ai une deadline.
— J'ai un loyer.
Ils se regardèrent.
La librairie, autour d'eux, semblait attendre le résultat.
Gabriel posa le coussin sur le comptoir.
— Neuf heures.
— Huit heures quarante-cinq.
— Neuf heures quinze.
— Ce n'est pas comme ça qu'on négocie.
— En France, si.
— Huit heures cinquante.
Il soupira.
— Et pas de livraison avant neuf heures.
— Je peux demander. Je ne commande pas l'univers.
— Vu le rideau métallique, j'avais un doute.
Eleanor lui tendit la main.
— Huit heures cinquante. Je mets des patins sous l'échelle. Vous achetez un tapis pour votre chaise.
Gabriel regarda sa main.
— C'est très britannique, ce traité de paix.
— C'est très français de le faire durer.
Il finit par lui serrer la main.
— D'accord.
— D'accord.
Il reprit son coussin et repartit vers l'escalier.
— Monsieur Morel ?
Il se retourna.
— Votre table est tombée tout à l'heure ?
— Ma planche à dessin. À cause de votre rideau.
— Donc nous sommes quittes.
— Pas du tout. Ma planche souffre.
— Je lui souhaite un prompt rétablissement.
Cette fois, il sourit franchement avant de disparaître.
Eleanor resta seule.
Elle alluma les lampes une par une.
Madeleine avait organisé les rayons selon une logique personnelle. Littérature française. Literature in English. Paris. Essais. Poésie. Et, plus loin : Livres pour jours de pluie. Romans où tout le monde devrait consulter un psy. Classiques que les touristes achètent mais ne lisent pas.
Sur le comptoir, une petite carte était glissée sous le pot à crayons.
PASSER D'UNE LANGUE À L'AUTRE, C'EST DÉJÀ VOYAGER.
Eleanor la relut.
Puis elle retourna la pancarte de la porte.
OUVERT.
À huit heures cinquante-trois, une cliente entra.
Au plafond, une roulette protesta.
Eleanor sourit malgré elle.