Lumen Reads

LA LIBRAIRIE DES PASSAGES

Lire le chapitre 2: Le voisin du dessus

Au bout de quatre jours, Eleanor savait que Gabriel pouvait entendre une agrafe tomber.

Il se plaignit de l'échelle à roulettes, de deux cartons posés trop brutalement, du groupe d'étudiants qui avait ri près du rayon Histoire et d'une playlist de soul qu'Eleanor avait mise à un volume qu'elle jugeait raisonnable.

En contrepartie, elle apprit qu'il travaillait de nuit, écoutait du jazz lorsqu'il bloquait sur une page et faisait du café à des heures incompatibles avec la Convention européenne des droits de l'homme.

Vendredi matin, elle trouva une feuille scotchée sur le comptoir.

Quatre cases dessinées à l'encre noire.

Dans la première, une femme minuscule coiffée comme un officier britannique levait le rideau métallique. Dans la deuxième, l'immeuble tremblait. Dans la troisième, un homme à l'étage s'accrochait à sa table à dessin. Dans la dernière, le bâtiment s'effondrait autour d'une pancarte : OUVERT À 8 H 50.

Eleanor éclata de rire.

Gabriel descendit à ce moment-là avec deux cafés.

— Vous avez vandalisé mon lieu de travail.

— J'ai documenté une catastrophe.

— Mes bras ne sont pas aussi courts.

— Liberté artistique.

Il posa un café près de la caisse.

— Corruption ? demanda Eleanor.

— Réparation diplomatique.

Le café était excellent.

— Merci.

— Ne vous habituez pas.

Gabriel observa la vitrine qu'elle avait entièrement refaite la veille. Madeleine y maintenait depuis des années une sélection de classiques anglais, des cartes de Paris et trois éditions différentes du Petit Prince. Eleanor avait remplacé le tout par des livres sur les recommencements : Deborah Levy, Annie Ernaux, James Baldwin, Leïla Slimani, un roman japonais traduit en anglais, un essai de Rebecca Solnit.

Au milieu, une carte disait : RECOMMENCER ICI / START AGAIN HERE.

— C'est subtil, dit Gabriel.

— C'est du commerce.

— Donc non.

— Exactement.

Une étudiante entra et demanda une édition anglaise de Mrs Dalloway. Eleanor comprit la demande, mais pas la précision concernant la couverture. Gabriel intervint, trouva l'exemplaire exact et parla avec la jeune femme des différentes traductions françaises de Woolf.

Elle ajouta deux livres à son achat.

En passant devant le rayon BD, elle reconnut le nom de Gabriel.

— Attendez… Vous êtes Gabriel Morel ?

Il eut l'air d'un homme pris en faute.

Elle demanda une dédicace. Il accepta avec politesse, dessina en trente secondes une silhouette sous un parapluie et refusa la photographie en disant qu'il n'avait pas de visage avant midi.

Quand elle partit, Eleanor le regarda.

— Vous détestez ça.

— Être reconnu ? Non. Devoir montrer que j'en suis heureux au bon niveau, oui.

— Risque professionnel.

— Les éditeurs n'ont pas ce problème.

— C'est pour ça qu'on choisit le métier.

Gabriel passa derrière le comptoir et prit un livre posé à plat.

— Madeleine disait que vous étiez très bonne.

Eleanor se raidit.

— En quoi ?

— À trouver le vrai livre sous celui que l'auteur avait écrit par peur.

Elle regarda son café.

Depuis des mois, elle n'avait plus l'impression d'être bonne à quoi que ce soit. Chez Halden & Moore, les manuscrits étaient devenus des objets à faire avancer dans un système : comité éditorial, budget d'à-valoir, planning, couverture, lancement, ventes. Elle continuait à savoir faire. C'était pire. La compétence survivait alors que le désir avait disparu.

— Madeleine embellissait beaucoup les gens qu'elle aimait, dit-elle.

— Pas moi. Elle disait que j'étais susceptible et désordonné.

— Elle avait de bonnes intuitions.

Gabriel tira un exemplaire vierge d'un carnet placé dans un rayon étrange.

Au-dessus, une étiquette manuscrite : LIVRES POUR CEUX QUI CROIENT QU'IL EST TROP TARD.

Il n'y avait que ce carnet.

— Ça, c'est très Madeleine, dit-il.

Eleanor l'ouvrit.

Sur la première page, sa tante avait écrit en anglais : You are allowed to choose again.

Tu as le droit de choisir de nouveau.

Eleanor referma le carnet.

Gabriel détourna les yeux avec une délicatesse inattendue.

— Elle savait que vous viendriez ? demanda-t-il.

— Elle espérait toujours gagner les discussions après sa mort.

— Ambitieuse.

Ils passèrent une partie de la matinée à retrouver les anciennes catégories de Madeleine. Livres à lire quand Paris vous agace. Romans avec des hommes séduisants qu'il ne faut surtout pas épouser. Poésie pour gens qui disent ne pas aimer la poésie. Livres français que les Britanniques prétendent avoir lus.

À midi, la librairie était pleine.

Gabriel resta pour aider. Il traduisit, encaissa, recommanda des BD et empêcha Eleanor de rendre trente euros de trop à un professeur retraité.

À dix-huit heures, ils regardèrent le chiffre de la journée.

— Pas mal, dit Gabriel.

— Pour quelqu'un qui détruit l'immeuble ?

— Pour une éditrice qui classe Camus par ordre alphabétique.

— C'est le principe d'un alphabet.

— Camus refuse les principes.

Eleanor lui lança un rouleau de tickets.

Il le rattrapa.

Ils rirent en même temps.

Puis quelque chose de bref et silencieux passa entre eux.

Gabriel regarda l'heure.

— Vous fermez à dix-neuf heures ?

— Vingt heures aujourd'hui.

Son visage se décomposa.

— Vous êtes dangereuse.

— Vous avez un tapis à acheter.

Il remonta.

Une heure plus tard, un coursier déposa devant la porte un grand paquet plat.

À l'intérieur : douze patins de feutre pour l'échelle.

Avec un mot.

MA PART POUR LA PAIX EUROPÉENNE.

Eleanor monta les coller elle-même.