LA LIBRAIRIE DES PASSAGES
Lire le chapitre 27: Le bruit juste
À la fin d'août, Gabriel revint de Bruxelles après trois semaines de préparation pour le projet qu'il avait finalement accepté.
Le séjour principal ne commencerait qu'au printemps suivant. Ces trois semaines avaient servi de répétition générale : réunions, repérages, équipe nouvelle, appartement temporaire.
Eleanor avait travaillé à son manuscrit.
Aïcha avait dirigé la librairie deux jours entiers sans l'appeler.
Le monde avait continué.
C'était devenu une source de joie plutôt qu'une menace.
Le soir du retour de Gabriel, ils dînèrent chez Hélène.
La terrasse était encore pleine malgré l'heure. Paris conservait la chaleur de la journée dans la pierre. Les serveurs se faufilaient entre les tables avec cette combinaison de vitesse et d'absence de précipitation qui fascinait toujours Eleanor.
Hélène posa deux verres devant eux.
Eleanor reconnut l'un des anciens verres londoniens.
— Il est encore vivant, dit-elle.
— Comme beaucoup de choses qu'on croit fragiles, répondit Hélène.
Gabriel regarda le verre.
— Archéologie ?
— Économie circulaire.
Ils trinquèrent.
— Votre manuscrit ? demanda Gabriel.
— Quarante-neuf mille mots.
— Vous les comptez ?
— Évidemment.
— Vous êtes irrécupérable.
— Et Bruxelles ?
— J'ai trouvé un atelier. Très beau. Trop cher. Donc parfait.
— Français à l'étranger.
— Vous avez un commentaire sur le prix des loyers parisiens ?
— Aucun. Je suis devenue résidente locale, donc je peux seulement me plaindre sans proposer de solution.
Gabriel sourit.
Il y eut ensuite un silence.
Pas lourd.
Pas menaçant.
Simplement un silence où personne ne cherchait à produire la phrase suivante.
Eleanor le remarqua parce qu'autrefois elle aurait voulu le remplir.
— Quoi ? demanda Gabriel.
— Rien.
— Vrai rien ou rien britannique ?
— Vrai rien.
— Progrès inquiétant.
Ils rentrèrent à pied.
Devant la librairie, Gabriel s'arrêta.
— Écoutez.
— Quoi ?
Il leva un doigt.
À travers la façade fermée, on entendait à peine le bourdonnement du réfrigérateur du petit bureau. Plus haut, une fenêtre s'ouvrit. Un scooter passa au bout de la rue. Quelqu'un riait sur le trottoir d'en face.
— Vous vous souvenez du premier matin ? demanda-t-il.
— Vous êtes descendu avec un coussin comme une arme.
— Votre rideau métallique a tenté de me tuer.
— Votre chaise roulait à trois heures du matin.
— Nous étions incompatibles acoustiquement.
— Tragique.
Gabriel regarda l'enseigne.
— Je crois que j'aime le bruit maintenant.
Eleanor le regarda.
— Celui de la librairie ?
— Certains. Pas tous. Les enfants restent une menace.
— Naturellement.
— Mais quand je travaille à l'étage et que j'entends quelqu'un rire en bas, ou l'échelle, ou Aïcha qui vous dit de déjeuner… je sais où je suis.
La phrase toucha Eleanor plus profondément qu'une déclaration plus spectaculaire.
Elle prit sa main.
— Moi aussi, dit-elle.
Ils entrèrent pour vérifier une dernière chose avant de rentrer : une commande arrivée tard devait être mise à l'abri.
La librairie dans le noir avait une présence différente. Les couvertures attrapaient un peu de lumière de la rue. Le grand dessin de Gabriel restait visible au-dessus des marches.
Eleanor posa le carton dans le bureau.
Sur le comptoir se trouvait son carnet, presque entièrement rempli.
Elle l'ouvrit au hasard.
La première année était partout : listes, chiffres, colère, peur, noms d'auteurs, tâches. Elle tourna encore.
Une page vide près de la fin.
— Donnez-moi un stylo, dit-elle.
Gabriel lui tendit le sien.
Eleanor écrivit :
Ce que je veux garder : la possibilité de changer d'avis sans croire que j'ai échoué.
Puis :
Ce que je veux apprendre : finir un livre à moi.
Puis elle ajouta :
Ce que je veux entendre : assez de bruit pour savoir que je ne suis pas seule, assez de silence pour rester moi-même.
Gabriel lut par-dessus son épaule.
— Très littéraire.
— Je suis autrice maintenant. Respectez le processus.
— Vous avez signé un contrat ?
— Presque.
— Alors vous êtes surtout un problème éditorial en devenir.
Elle lui rendit le stylo.
— Vous m'éditerez ?
Gabriel recula comme si elle avait proposé un crime.
— Jamais.
— Peur ?
— Frontières saines.
Eleanor éclata de rire.
Ils éteignirent la lumière du bureau et sortirent.
Cette fois, elle retourna la pancarte sur OUVERT pour le lendemain matin avant de fermer la porte.
Gabriel observa le geste.
— Vous préparez déjà demain.
— Certains défauts sont des compétences.
— Citation de votre livre ?
— Peut-être.
Ils partirent.
En septembre, le contrat d'Eleanor fut signé.
Le titre provisoire changea six fois.
Gabriel détestait le troisième. Aïcha préférait le cinquième. Margaret imposa finalement un titre que tout le monde jugea acceptable, ce qui en édition constituait une victoire majeure.
Eleanor remit son manuscrit en janvier.
Elle eut ensuite exactement le comportement que Gabriel avait prédit : elle interpréta six heures de silence de Margaret comme la preuve d'une catastrophe, puis reçut un message disant simplement : Je lis. Arrête de m'écrire.
Gabriel encadra le message.
En mars, presque deux ans après son arrivée à Paris, Eleanor anima une rencontre dans sa propre librairie autour de son propre livre à paraître.
La situation lui sembla profondément suspecte.
— Je peux annuler, dit-elle à Aïcha dix minutes avant.
— Non.
— Intoxication alimentaire soudaine.
— Non.
— Problème de plomberie.
— Ne provoquez pas les dieux.
Gabriel était assis au fond avec Priya, venue de Londres, Hélène, Samir, Claire et Maud. Bernard et Sylvie avaient fait le déplacement.
Margaret animait la discussion.
— Vous avez passé votre carrière de l'autre côté, dit-elle. Qu'est-ce qui a été le plus difficile ?
Eleanor regarda le public.
— Ne pas pouvoir corriger la personne qui écrivait.
Rires.
— Plus sérieusement, j'ai compris pourquoi certaines notes que je croyais simples pouvaient être difficiles à recevoir. Quand on écrit, une phrase n'est pas encore un objet. Elle est parfois encore attachée à la manière dont on a réussi à penser quelque chose.
Margaret hocha la tête.
— Et la librairie ? Est-ce que vous la voyez encore comme un détour professionnel ?
Eleanor regarda autour d'elle.
Les rayons. Le parquet réparé. Le dessin au mur. Aïcha près de la porte. Gabriel au fond.
— Non. Je crois que j'ai longtemps pensé qu'une carrière devait ressembler à une ligne. Maintenant je la vois plutôt comme un quartier ancien. Il y a des détours, des rues qui n'aboutissent pas où on pensait, des passages entre deux endroits qui semblaient séparés. On peut se perdre et quand même arriver quelque part.
Gabriel sourit.
Après la rencontre, les gens restèrent longtemps.
Une jeune lectrice demanda à Eleanor de signer une épreuve avancée. Sa main trembla légèrement en écrivant son nom.
Elle pensa à tous les auteurs qu'elle avait observés pendant des années derrière des tables de signature, à la vulnérabilité étrange d'inscrire son propre nom dans un objet que d'autres allaient emporter.
Elle comprit encore quelque chose trop tard pour que cela soit utile à son ancienne carrière, mais juste à temps pour la nouvelle.
À minuit, la librairie fut enfin vide.
Eleanor sortit sous l'auvent bleu.
Gabriel la rejoignit.
— Alors, autrice ?
— Horrible métier.
— Je vous avais prévenue.
— On devrait réglementer.
— Trop tard.
La rue était calme.
Eleanor regarda la porte.
La clé, la première matinée, avait résisté parce qu'elle ne connaissait pas encore le mouvement. Elle avait cru qu'il fallait forcer.
Certaines choses exigeaient moins de force et davantage d'attention.
Elle avait appris cela avec les serrures.
Avec les livres.
Avec Gabriel.
Avec elle-même.
— On rentre ? demanda-t-il.
— Oui.
Ils partirent côte à côte.
Au-dessus de la librairie, une fenêtre resta ouverte quelques minutes. En bas, derrière la vitre, la pancarte attendait le matin.
OUVERT.
Pas comme une promesse que rien ne finirait.
Comme une manière de dire que quelque chose pouvait encore entrer.
Quelques semaines plus tard, le premier exemplaire relié du livre d'Eleanor arriva par coursier.
Elle ne l'ouvrit pas tout de suite.
Le paquet resta sur le comptoir pendant vingt minutes pendant qu'elle encaissait deux clientes, répondait à une demande de commande et expliquait en français à un touriste canadien que non, la librairie ne possédait pas de toilettes publiques, malgré son regard de détresse.
Aïcha finit par poser les deux mains sur le carton.
— Vous allez l'ouvrir ou je le fais ?
— Je travaille.
— Vous évitez.
— Différence sémantique.
Gabriel entra à ce moment-là.
— Quoi ?
Aïcha pointa le carton.
— Son livre.
Gabriel s'approcha lentement.
— Ah.
Eleanor leva un doigt.
— Pas un mot.
Il leva les mains.
Elle coupa enfin le ruban.
L'objet apparut dans le papier de protection. Couverture crème, typographie simple, une petite illustration de porte bleue choisie par l'éditrice contre l'avis initial d'Eleanor. Le titre était imprimé en relief.
Elle posa la paume dessus.
Pendant toutes ses années d'édition, Eleanor avait reçu des centaines d'exemplaires justificatifs. Elle les avait ouverts dans des bureaux, envoyés aux auteurs, posés en piles pour les réunions. Elle connaissait parfaitement la matière d'un livre neuf.
Celui-ci était différent uniquement parce que son nom figurait dessus.
Cette différence suffisait.
— Alors ? demanda Gabriel.
— C'est un objet.
— Analyse littéraire remarquable.
— Il existe vraiment.
Aïcha prit un deuxième exemplaire dans le carton et le posa sur le présentoir des nouveautés.
Eleanor eut un mouvement immédiat.
— Attendez.
— Quoi ?
— Pas là.
— Pourquoi ?
— C'est la table principale.
— Oui.
— Je ne vais pas mettre mon propre livre au centre de ma propre librairie.
Aïcha regarda Gabriel.
Gabriel regarda Aïcha.
— Je refuse cette coalition, dit Eleanor.
Aïcha prit une carte de recommandation et écrivit :
LE LIVRE DE LA PATRONNE. ELLE REFUSE DE LE METTRE EN AVANT, DONC NOUS LE FAISONS.
Puis elle plaça le livre au milieu de la table.
— Vous êtes renvoyée.
— Vous avez une séance de dédicace samedi.
— Réembauchée.
Gabriel riait tellement qu'il dut s'appuyer contre le comptoir.
Le samedi, Eleanor signa pendant deux heures.
Elle découvrit que certains lecteurs voulaient parler de Madeleine, alors qu'ils ne l'avaient jamais connue. D'autres racontaient leur propre changement de métier. Une femme d'une cinquantaine d'années dit avoir quitté un poste bancaire après vingt-six ans. Un homme expliqua qu'il avait ouvert un restaurant avec son frère puis l'avait fermé, sans regretter l'expérience. Une étudiante demanda si elle devait abandonner un master qu'elle détestait.
Eleanor refusa de donner des conseils définitifs.
— Je ne sais pas ce que vous devez faire, dit-elle. Essayez seulement de distinguer la peur de changer de la raison de rester.
La phrase lui sembla un peu trop bien construite.
Elle ajouta :
— Et parlez à quelqu'un qui connaît votre situation mieux qu'une autrice rencontrée pendant trente secondes.
La jeune femme rit.
À la fin de la journée, Bernard Morel se présenta devant la table avec l'exemplaire d'Eleanor.
— Une dédicace, dit-il.
— Pour vous ?
— Pour moi. Gabriel refuse d'écrire des livres avec des voitures correctes. Je diversifie.
Eleanor éclata de rire.
Elle écrivit : À Bernard, qui vérifie la mécanique même quand personne ne le lui demande.
Il lut.
— Très bien.
Puis il ajouta, après une pause :
— Vous êtes bien ici.
Eleanor leva les yeux.
Bernard n'était pas un homme de déclarations longues. Elle comprit que celle-ci en contenait plusieurs.
— Oui, dit-elle. Je crois aussi.
Il acquiesça et partit retrouver Sylvie.
Le soir, Eleanor emporta un exemplaire du livre chez elle.
Dans l'appartement de Madeleine, elle le posa sur l'étagère où sa tante conservait autrefois les livres des gens qu'elle connaissait. Il y avait encore un roman de Nora, trois albums de Gabriel, un recueil de poésie dédicacé par Monsieur Delmas vingt ans plus tôt.
Eleanor glissa le sien entre deux volumes.
Puis elle recula.
Gabriel, derrière elle, ne dit rien.
— Vous pouvez parler, maintenant.
— Je réfléchis à quelque chose d'insupportablement sentimental.
— Abstenez-vous.
— Trop tard.
Il désigna l'étagère.
— Madeleine aurait acheté dix exemplaires et prétendu que c'était pour soutenir la librairie.
Eleanor sentit ses yeux chauffer.
— Je vous avais dit de vous abstenir.
Gabriel passa un bras autour de sa taille.
— Elle aurait aussi trouvé trois fautes.
— Ça, oui.
— Et vous les aurait signalées devant des clients.
— Certainement.
Eleanor posa sa tête contre son épaule.
Le manque de Madeleine n'avait pas diminué de manière régulière. Il changeait de forme. Certains jours, il était une douleur précise. D'autres, une phrase qu'elle aurait voulu raconter. Parfois simplement l'envie de lui montrer une vitrine, un chiffre de vente, une mauvaise critique, un homme qui vivait au-dessus et qui avait fini par acheter des bouchons d'oreille.
Elle ne confondait plus cette absence avec une dette.
Elle n'avait pas à préserver la librairie pour mériter l'héritage.
Elle pouvait l'aimer à sa manière.
En avril, une nouvelle fuite apparut dans l'immeuble.
Minuscule.
Sans danger pour les livres.
Gabriel descendit en courant comme si l'histoire se répétait.
Eleanor lui montra un seau placé sous trois gouttes régulières.
— Respirez.
— Je respire.
— Vous avez appelé Claire ?
— Peut-être.
— Et le propriétaire ?
— Oui.
— Et les pompiers ?
— Pas encore.
Eleanor posa une main sur son bras.
— Regardez. Trois gouttes.
Gabriel fixa le plafond.
Une goutte tomba.
Puis une autre.
— Je déteste les tuyaux, dit-il.
— Moi aussi.
Ils restèrent devant le seau.
Puis Eleanor se mit à rire.
Gabriel la regarda, offensé, avant de rire à son tour.
Aïcha entra par la porte principale, vit la scène et demanda :
— Je dois appeler quelqu'un ou vous laisser avoir votre moment thérapeutique avec la plomberie ?
— Le plombier arrive, répondit Eleanor.
— Parfait.
Elle passa à côté d'eux sans inquiétude.
Ce détail, plus que tout, montrait le chemin parcouru.
Une fuite n'était plus une prophétie.
Un silence n'était plus une rupture.
Un voyage n'était plus un abandon.
Une page difficile n'était plus la preuve qu'il fallait jeter tout le livre.
Il existait des problèmes qui n'étaient que des problèmes.
Cette idée aurait semblé d'une banalité offensante à Eleanor deux ans plus tôt.
Elle en avait fait, sans le vouloir, une manière de vivre.
Le plombier arriva vingt minutes plus tard, remplaça un joint et annonça que le danger était terminé.
— Combien ? demanda Eleanor.
Il donna le prix.
Gabriel posa une main sur son cœur.
— Finalement, la fuite était grave.
— Financièrement, peut-être.
Lorsque l'homme partit, Eleanor vida le seau dans l'évier. Trois centimètres d'eau, pas davantage.
Elle regarda le fond du récipient, puis le parquet réparé, puis Gabriel.
— Vous savez ce qui est le plus étrange ?
— Que je sois devenu raisonnable ?
— N'exagérons rien. C'est que je n'ai pas pensé une seule seconde à fermer la librairie.
Gabriel comprit.
Deux ans plus tôt, chaque difficulté avait semblé porter un verdict caché. Le loyer signifiait peut-être l'échec. L'inondation signifiait peut-être qu'elle n'aurait jamais dû rester. La distance signifiait peut-être que leur relation allait se répéter comme la précédente.
Maintenant, le joint cassé était un joint cassé.
Elle savait appeler le plombier.
Elle savait demander de l'aide.
Elle savait aussi que certaines choses dépasseraient toujours ses compétences, ses tableaux et sa volonté.
Cette connaissance ne ressemblait plus à l'impuissance.
Elle ressemblait à la confiance.
Gabriel prit le seau vide.
— Je le garde à l'étage.
— Pourquoi ?
— Héritage acoustique et hydraulique.
— Vous êtes ridicule.
— Et prévoyant.
— Attention. Vous commencez à devenir britannique.
— Jamais.
Ils rangèrent le seau dans le placard du fond, à côté des bâches achetées après l'inondation et des patins de feutre supplémentaires pour l'échelle.
Les traces du passé n'avaient pas disparu.
Elles étaient devenues des outils.
La librairie ouvrit le lendemain à huit heures cinquante, exactement comme prévu, et personne ne protesta vraiment.
FIN
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