LA LIBRAIRIE DES PASSAGES
Lire le chapitre 26: Un manuscrit à soi
Au début de juin, Eleanor reçut un e-mail qu'elle relut quatre fois.
Il venait de Margaret Ellis.
Objet : Une idée possiblement absurde.
Le message était court. Halden & Moore préparait une collection d'essais narratifs consacrée aux métiers culturels en transformation. Margaret pensait qu'Eleanor pourrait écrire sur les librairies indépendantes, l'édition et ce qui se passait lorsqu'une professionnelle habituée à travailler sur les textes des autres devait soudain prendre la responsabilité d'un lieu.
Pas un manuel.
Pas un témoignage de rupture.
Un essai personnel, cent cinquante pages environ.
Eleanor referma l'ordinateur.
Puis le rouvrit.
Aïcha leva les yeux depuis la caisse.
— Mauvaise nouvelle ?
— On me propose d'écrire un livre.
Aïcha resta silencieuse une seconde.
— Vous ?
— Merci pour la confiance.
— Non, je veux dire : écrire, écrire ? Pas corriger celui de quelqu'un d'autre ?
— C'est exactement le problème.
Gabriel descendit au même moment avec un tube à dessin.
— Quel problème ?
Aïcha répondit avant Eleanor.
— On lui propose un livre.
Gabriel posa le tube.
— Ah.
— Ne dites pas « ah ».
— Je n'ai rien dit d'autre.
Eleanor lui tendit l'ordinateur.
Il lut le message.
— Vous voulez le faire ?
Elle lui lança un regard.
— Vous êtes tous devenus insupportables avec cette question.
— C'est contagieux.
Elle reprit l'ordinateur.
— Je ne sais pas. J'ai passé ma carrière à expliquer aux autres pourquoi une page ne fonctionnait pas. Écrire la mienne me semble obscène.
— Pourquoi ?
— Parce que je saurai exactement tout ce qui ne va pas avant même d'avoir fini la phrase.
Gabriel réfléchit.
— Donc votre problème est que votre éditrice vit dans votre tête.
— Elle y possède l'immeuble.
— Faites-la déménager pendant le premier jet.
Eleanor eut un rire sec.
— Facile à dire pour quelqu'un qui déchire six pages devant témoin.
— Technique française.
Pendant une semaine, elle ne répondit pas à Margaret.
Elle trouva d'excellentes raisons. Le festival venait de finir. Le programme d'été devait être bouclé. Les comptes du trimestre nécessitaient une révision. Deux manuscrits de freelance attendaient. Aïcha voulait mettre en place un coin de livres d'occasion.
Puis un mercredi matin, la jeune femme au sac en toile revint.
Elle s'appelait Camille Foster et avait envoyé trente pages comme convenu. Eleanor les avait lues la veille.
Le texte était maladroit par endroits, trop explicatif, parfois construit pour paraître brillant. Mais il y avait une scène de déjeuner avec une mère et sa fille qui possédait une vérité étrange et simple.
Eleanor s'assit avec Camille dans le fond de la librairie.
— Il y a quelque chose à continuer, dit-elle.
Camille expira.
— Vraiment ?
— Oui. Mais pas nécessairement sous la forme actuelle.
Eleanor lui montra la scène du déjeuner.
— Ici, vous ne cherchez pas à impressionner. Vous regardez. C'est pour ça que ça vit.
Camille hocha la tête, les yeux humides.
— Comment on fait pour écrire tout un livre comme ça ?
Eleanor ouvrit la bouche pour donner une réponse professionnelle.
Puis s'arrêta.
— On ne sait probablement pas au début, dit-elle. On écrit assez pour découvrir ce qu'on est en train de faire.
La phrase resta avec elle après le départ de Camille.
L'après-midi, Eleanor répondit à Margaret.
Je veux essayer. Je ne promets pas encore un livre. Je peux vous promettre trente pages.
Margaret répondit :
Trente pages, c'est comme ça que les livres commencent.
Eleanor détesta immédiatement cette phrase parce qu'elle était vraie.
Elle choisit de travailler le lundi matin avant l'ouverture.
Premier lundi : titre du document, trois paragraphes, suppression de deux paragraphes, réécriture du premier, panique.
Deuxième lundi : mille deux cents mots, dont Eleanor jugea neuf cents inutiles.
Troisième lundi : rien.
Gabriel respecta l'interdiction de commenter jusqu'à ce qu'elle commence elle-même à parler.
— C'est mauvais.
Il dessinait à la table de la cuisine.
— Je n'ai pas lu.
— Je sais que c'est mauvais.
— Alors pourquoi me le dire ?
— Pour que vous niiez.
— Ce serait contraire à la règle sur les choses importantes laissées évidentes.
— Je regrette tout ce que je vous ai appris.
Gabriel posa son crayon.
— Vous voulez quoi de moi ?
La question lui revint comme un miroir.
Eleanor réfléchit.
— Pas un avis. Pas encore. Je veux que vous me rappeliez que le premier jet n'est pas une proposition commerciale.
— Très bien. Votre premier jet ne doit rien à personne.
— Même pas à moi ?
— Surtout pas à l'éditrice dans votre tête.
Elle le regarda.
— Vous devenez agaçant de sagesse.
— Cent euros la séance.
En juillet, elle avait vingt-sept pages.
Elle parla de Madeleine sans raconter sa maladie. Du bruit du rideau métallique. Du fait que les indépendants vendaient parfois moins un objet qu'une occasion de rester dans un lieu. De la manière dont les recommandations manuscrites résistaient aux algorithmes non parce qu'elles étaient plus objectives, mais parce qu'elles assumaient au contraire d'être humaines.
Elle écrivit aussi Londres.
Pas Thomas.
Pas d'abord.
Elle écrivit les bureaux de Bloomsbury, les réunions de couverture, le plaisir exact de trouver une structure dans un manuscrit, la fatigue de faire fonctionner des livres comme des produits tout en refusant qu'ils ne deviennent que cela.
Thomas apparut finalement dans une seule phrase : Il m'a fallu qu'une vie se termine mal pour comprendre qu'elle avait déjà cessé de me convenir avant la fin.
Eleanor regarda la phrase longtemps.
Elle ne la corrigea pas.
Elle envoya trente-deux pages à Margaret.
Puis éteignit son téléphone pendant deux heures.
La réponse arriva le lendemain.
Il y a un livre. Continue.
Eleanor resta debout devant l'écran.
Gabriel entra dans la librairie avec deux cafés.
— Alors ?
Elle tourna l'écran vers lui.
Il lut.
— Ah.
— Vous pouvez dire « ah » cette fois.
— Dangereux précédent.
Eleanor prit le café.
— Je crois que je suis en train d'écrire un livre.
— Tragique. Vous allez découvrir les auteurs.
— J'en connais déjà trop.
— Non. Vous connaissez les auteurs vus depuis l'autre côté de l'e-mail.
— Et maintenant ?
— Maintenant vous allez attendre une réponse pendant quarante-cinq minutes et conclure que votre éditrice vous déteste.
— Margaret n'est pas mon éditrice. Pas encore.
— Vous voyez ? Déni immédiat.
Eleanor rit.
Le manuscrit avança lentement.
Et quelque chose d'autre changea : elle comprit mieux les silences qu'elle avait parfois interprétés comme paresse, résistance ou ego chez les auteurs. Le temps nécessaire pour savoir ce qu'on pensait. La honte étrange de montrer une phrase encore fragile. La différence entre une note juste et une note donnée trop tôt.
Un soir, Gabriel lut les dix premières pages parce qu'Eleanor le lui demanda.
Il resta silencieux plusieurs minutes.
— Dites quelque chose.
— Vous voulez une réaction ou des questions ?
Elle le fixa.
— Vous êtes insupportable.
— J'ai eu un bon professeur.
— Une réaction.
Gabriel posa les pages.
— Je reconnais la librairie. Je vous reconnais moins.
Eleanor sentit sa défense se lever.
— C'est-à-dire ?
— Vous écrivez très bien quand vous regardez les autres. Dès que vous parlez de vous, vous devenez intelligente.
— Je suis intelligente.
— Oui. C'est votre cachette préférée.
Elle ne répondit pas.
La note était excellente.
Elle la détestait.
— Merci, dit-elle finalement.
— Je peux dormir ailleurs si nécessaire.
— Probablement.
Il sourit.
Eleanor reprit le chapitre le lendemain.
Elle supprima trois paragraphes brillants.
À leur place, elle écrivit simplement ce que cela avait été de rester assise sur le parquet après l'inondation, certaine pendant quelques minutes que tout ce qu'elle venait de choisir allait lui être retiré.
Le passage lui fit peur.
Elle le garda.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.