La Ligne Au Dela Des Dunes
Lire le chapitre 1: — DIX JOURS, PAS PLUS
Claire Morel avait préparé un gratin dauphinois, un poulet rôti et une tarte aux pralines lorsque son fils rentra enfin à Lyon.
Julien posa son sac dans l’entrée et se retrouva immédiatement prisonnier d’une étreinte.
— Tu as maigri.
— Bonjour, maman.
— Et tu es bronzé comme si tu vivais sur un toit.
— Je travaille dehors.
— Tu travailles trop.
Elle le fit tourner sur lui-même comme lorsqu’il avait douze ans. Julien se laissa faire. Après onze mois sur un chantier de modernisation ferroviaire dans l’ouest de la France, il n’avait plus l’énergie de protester contre l’amour maternel sous forme de diagnostic général.
À table, il comprit le véritable programme de son retour.
Sur le buffet, trois photos étaient posées contre une corbeille de fruits.
— Non.
Claire prit un air innocent.
— Quoi, non ?
— Je connais ce meuble. Il ne présente jamais de candidats sans raison.
— Ce ne sont pas des candidates. Ce sont des jeunes femmes très sympathiques.
— Ce sont des candidates.
La première était pharmacienne. La deuxième enseignante. La troisième, nièce d’une voisine, travaillait dans l’urbanisme.
— Je t’ai juste prévu un déjeuner demain, dit Claire.
Julien posa sa fourchette.
— Justement. Demain, je pars.
Le visage de sa mère se vida.
EuroRail Méditerranée avait besoin de lui au sultanat d’Azhar. Une section de la future ligne à grande vitesse du Corridor Sud avait pris plusieurs semaines de retard. Les problèmes étaient à la fois géotechniques et humains. Julien avait de l’expérience en infrastructure ferroviaire, en amélioration de sol et en coordination de chantier. Surtout, il parlait arabe depuis un échange universitaire à Rabat et plusieurs missions professionnelles.
— Quand est-ce qu’on t’a appelé ?
— Ce matin.
— Et tu as dit oui avant même de rentrer ?
Julien baissa les yeux.
Claire se leva brusquement. Elle rangea des assiettes qui étaient encore pleines, ouvrit le réfrigérateur, le referma.
— Tu es exactement comme…
Elle s’arrêta.
Julien releva la tête.
— Comme qui ?
— Comme tous les ingénieurs. Vous pensez que si vous n’êtes pas là, les ponts vont s’effondrer par vexation.
Il sourit légèrement.
Elle ne sourit pas.
Plus tard, pourtant, elle remplit sa valise de chaussettes neuves, de médicaments, de biscuits et de recommandations contradictoires.
— Tu m’appelles tous les soirs.
— Avec le décalage, ça dépendra.
— Tous les soirs où tu peux.
— D’accord.
— Et tu manges.
— Oui.
— Un vrai repas.
— Oui.
Claire le regarda longtemps.
— Tu dis toujours oui juste avant de partir.
Julien n’eut rien à répondre.