La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 14: Aftermath: The Scars
L'odeur de camphre et de teinture d'iode lui brûlait les narines. Élodie s'assit sur le tabouret de bois de l'apothicaire, les mains serrées sur ses genoux, tandis que le vieux M. Perrin lui nettoyait l'égratignure profonde qui lui traversait la paume, souvenir de sa fuite à travers le cellier dans l'obscurité. La douleur était vive, mais elle ne frémit pas. Elle avait enduré bien pire dans les trois dernières heures.
Derrière elle, appuyé contre le chambranle de la porte, Ashworth observait la rue déserte, le col de son manteau relevé. Il ne l'avait pas quittée depuis qu'elle avait surgi dans le cellier, le souffle court, les vêtements maculés de terre, et les yeux si pleins d'une peur qu'elle n'avait pas encore appris à nommer.
« Vous avez de la chance que mon fils soit encore au lit, » grommela Perrin en nouant le bandage d'une main experte. « Il n'aurait pas manqué de questions sur une si belle femme à cette heure. »
— Merci, monsieur Perrin. Je me suis prise les jambes dans les cordes du puits. C'est tout.
L'apothicaire grimaça, mais il n'était pas payé pour croire aux mensonges des femmes de l'aube. Il lui tendit une fiole d'opium dilué. « Pour la douleur. Et le sommeil. Vous en aurez besoin. »
Il laissa son regard traîner sur l'homme posté à la porte, puis haussa les épaules. Ce n'était pas son affaire.
Dehors, la première lueur rose commençait à teinter les toits. Lefèvre reviendrait au lever du jour. Elle avait encore peut-être une demi-heure, peut-être moins. Ashworth devait être parti avant que le commissaire ne franchisse le seuil de son auberge, ou tout ce qu'elle avait risqué cette nuit n'aurait servi à rien.
Il marcha à ses côtés le long des quais déserts, leurs pas frappant les pavés dans une cadence irrégulière. Elle serra la fiole contre sa poitrine, la fixant comme si elle y cherchait un remède à autre chose qu'une plaie physique.
« Arrêtez de faire ce bruit, » dit-elle enfin.
— Quel bruit ?
— Votre silence. Il est bruyant. Vous avez des questions. Posez-les.
Il s'arrêta au coin de la rue des Blancs-Manteaux, les mains enfoncées dans ses poches, le visage à moitié caché par l'ombre du mur. « Vous m'avez dit que vous m'aidiez. Vous m'avez caché, risqué votre cou pour moi. Mais vous n'avez pas tout dit. Qu'avez-vous fait de la liste que vous avez volée dans ma chambre ? »
Le sol sembla se dérober sous ses pieds. Elle avait espéré que la nuit, la fuite, la peur commune auraient pu lui faire oublier. Mais Ashworth n'oubliait rien. C'était son métier. Son arme.
« Je l'ai copiée, » dit-elle, la voix plus ferme qu'elle ne s'y attendait. « L'original est resté dans votre chambre. La copie est dans ma cave, sur moi, je ne sais plus. » Elle tâta ses poches. Le papier froissé lui répondit par un crissement. « Ici. »
Elle sortit les feuilles pliées en quatre et les lui tendit. Ses doigts tremblaient légèrement. « C'était pour me protéger. Une garantie. Si Fouché ou Lefèvre décidait que je n'étais plus utile, si vous me trahissiez, j'avais quelque chose sur vous. C'est ce qu'ils m'ont appris. On ne fait jamais confiance sans un couteau caché. »
Il ne prit pas le papier. Il la regarda, la tête légèrement penchée, comme s'il lisait sur son visage une vérité plus profonde que ses mots. « Et qu'avez-vous vu, quand vous avez lu cette liste ? »
Elle ferma les yeux. Elle revoyait les noms, les adresses, les annotations au crayon fin. Mais elle revoyait surtout son propre soulagement, cet élan de honte quand elle avait compris que sa vengeance était vide. Qu'elle s'était préparée à détruire un homme pour une liste qui n'avait rien à voir avec ce qu'elle imaginait.
« Je n'ai pas vu de noms à arrêter. J'ai vu des familles. Des femmes. Des enfants. Des adresses près d'Arras, de Douai, de la côte. Des annotations en anglais, en français, parfois en allemand. » Elle releva les yeux vers lui. « J'ai cru que vous recrutiez des espions. Mais vous évacuiez des réfugiés. Des gens qui fuient la guerre. »
Ashworth exhala lentement, un long souffle qui semblait porter avec lui le poids de la nuit entière. Il prit enfin les feuilles, mais au lieu de les déchirer ou de les cacher, il les déplia et les tendit vers elle, comme pour les lui rendre.
« Je suis le secrétaire de l'ambassade britannique, c'est vrai. J'ai des ordres, c'est vrai. Mais mes ordres ne viennent pas du Foreign Office. Ils viennent de là. » Il tapota la région de son cœur, puis s'assit sur le muret qui bordait la rivière, dans la première lumière du jour. « Depuis trois ans, je coordonne un réseau de passeurs. Des familles entières qui tentent de fuir les zones de combat, d'éviter les conscriptions forcées, les pillages, la famine. Mon gouvernement le sait. Il ne l'approuve pas. Mais il ferme les yeux tant que je ne provoque pas d'incidents diplomatiques. »
Élodie resta pétrifiée, le papier dans la main. Réfugiés. Pas des traîtres. Une liste de noms pour sauver des vies, pas pour en prendre.
« Et Lefèvre ? » demanda-t-elle, la voix plus rauque qu'elle l'aurait voulu. « S'il sait que cette liste existe ? »
— Il sait qu'une liste existe, c'est tout. Il ne sait pas ce qu'elle contient. Ce matin, il m'accusera de trahison envers la France. Il produira de faux documents, des témoignages que la police aura payés. Tout ce qu'il lui faut, c'est un coupable. » Il marqua une pause. « Il vous utilisera pour me faire tomber. Dans son esprit, vous êtes déjà venue me voir cette nuit avec des preuves fabriquées. Vous êtes sa pièce. Son instrument. »
Les mots s'enfoncèrent en elle comme des clous. Elle avait été l'instrument de Lefèvre depuis le premier jour. Depuis les premiers rapports, les premières notes anonymes glissées sous la porte de la Préfecture. Elle avait cru servir la France. Elle avait servi la vengeance personnelle d'un homme de pouvoir.
La colère monta en elle, mais elle était vacillante, fragile. Une immense fatigue la submergeait. Et quelque chose d'autre. Quelque chose de plus dangereux.
Elle s'assit à côté de lui sur le muret, et le silence retomba entre eux, moins lourd que le précédent. Elle sentait presque la chaleur de son bras contre le sien, à travers les épaisseurs de tissu, et ce simple contact lui semblait plus intime que tout ce qu'ils avaient partagé depuis qu'il avait franchi sa porte.
« Vous auriez dû me le dire dès le début, » murmura-t-elle.
— Aurais-je pu ? Vous travailliez pour Fouché. Vous étiez une espionne et vous aviez pour mission de me trahir. Pourquoi vous aurais-je fait confiance ?
— Parce que je vous ai caché cette nuit.
Il sourit, un sourire triste qui creusa légèrement ses joues. « Vous m'avez caché parce que vous n'aviez plus le choix. Lefèvre vous a piégée, votre mariage secret était une carte qu'il tenait en réserve, et lui vous a offert une porte de sortie. Mais ce n'est pas la même chose que de me croire. » Il la regarda. « Qu'en est-il maintenant, Élodie ? Me croyez-vous ? »
Elle aurait voulu répondre par un mensonge de convenance, une esquive de plus. Mais les mensonges s'étaient fissurés depuis longtemps, tombaient comme des pierres autour d'elle, et il ne restait plus guère que la vérité, elle et l'aube.
« Je vous crois, » dit-elle lentement. « Ce qui est terrible. Parce que je voulais vous haïr. Lefèvre m'avait dit des choses sur vous. Des horreurs. Et je voulais les croire, parce que c'était plus facile. C'était plus sûr. » Elle rit, un son creux. « Mais vous n'êtes pas un assassin. Vous êtes un passeur de petits enfants en larmes et de femmes qui tiennent leurs maris par le bras pour ne pas tomber. Et je ne sais pas quoi faire de cette vérité. »
Il ne répondit pas immédiatement. Derrière eux, la Seine prenait des reflets d'or et d'argent, et la ville commençait à s'éveiller. Une maraîchère poussait sa charrette sur le pont, un cocher jurait quelque part dans une rue voisine.
« Je ne vous demande pas de trahir votre pays, » dit-il enfin, la voix douce. « Je ne vous demande pas de me croire aveuglément. Mais si vous décidez de m'aider à partir, je vous donnerai le seul gage que je possède. » Il sortit de la poche intérieure de son manteau une petite lettre scellée d'un ruban rouge, qu'il tenait comme s'il portait quelque chose de fragile. « Les instructions pour faire exfiltrer ma dernière douzaine de réfugiés d'Abbeville. Lucien est avec eux. Je le jure sur la tête de ma mère. S'il arrive quelque chose, vous – vous avez la possibilité de finir le travail. »
Élodie fixa la lettre. « Vous me donneriez cela ? S'il s'agissait d'un piège, d'un faux, Lefèvre pourrait… »
— Lefèvre ne mettra jamais la main dessus. C'est pour vous. Pour le cas où je ne reviendrais pas.
Cette perspective lui déchira le ventre d'une manière qu'elle ne voulut pas examiner de trop près. Ashworth - un homme qui traversait les lignes ennemies avec des listes d'enfants cachés dans ses poches, qui risquait sa vie pour des inconnus - pourrait ne pas revenir. Cette idée-là était plus terrifiante que la menace de Lefèvre, que la prison, que la mort.
« Écoutez-moi, » dit-elle d'une voix qu'elle ne reconnut pas, tendue et rocailleuse comme une corde usée. « Je ne sais pas si je vous aime. Je ne sais pas si ce que je ressens est de l'amour ou seulement le soulagement de ne pas avoir à vous haïr. Mais je sais que je vous aiderai. Même si cela signifie m'opposer à la France. Même si cela signifie devenir l'ennemie que Lefèvre m'apprend déjà à être. »
Elle se leva, replia la lettre soigneusement et la glissa dans son corsage. « Pour le reste de cette nuit, je suis votre alliée. Pas par devoir. Pas par crainte. Par choix. Et ce choix, je le fais librement. Contre mon pays. Contre mon fils, peut-être, si un jour il apprend la vérité. Contre tout.
Ashworth se leva à son tour. Leurs visages étaient proches, et elle vit pour la première fois les fines ridules au coin de ses yeux, les traces de fatigue qui assombrissaient son regard pourtant clair comme une eau de source. Il lui prit la main, celle qui était bandée, avec une précaution presque comique.
« Vous êtes une femme étonnante, Élodie Marchand. Et je serais honoré de ne pas mourir, ce matin, si cela vous convient. »
Le rire qui lui échappa était tremblant, proche des larmes. « Cela me conviendrait, en effet. »
L'aube vint les chercher là, sur le quai désert. Ils retournèrent vers l'auberge à pas pressés, et dans la lumière nouvelle, Élodie sentit une certitude s'installer en elle, nette comme une lame. Elle avait passé des années à haïr un homme, puis à craindre un autre, puis à se mépriser elle-même. Pour la première fois, il n'y avait que de la clarté.
Le papier qu'elle portait contre son cœur était un acte de trahison. Mais le sourire qu'elle esquissa en entrant par la porte de service ne ressemblait pas à celui d'une criminelle.
C'était autre chose. C'était le visage d'une femme qui vient de comprendre, pour la première fois en quatre ans, ce qu'elle ferait si on lui demandait de choisir.
Elle se dirigerait vers l'Angleterre.
Elle se dirigerait vers lui.
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