La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 13: The Price of Loyalty
La porte de la cuisine s’ouvrit sans qu’on frappe. Élodie leva les yeux du comptoir où elle rangeait des verres, et son sang se glaça.
Lefèvre se tenait sur le seuil, enveloppé dans sa redingote sombre, le chapeau bas sur les yeux. Derrière lui, deux gendarmes montaient la garde dans la cour, silencieux comme des pierres tombales.
« Madame Marchand. » Il entra sans y être invité, refermant la porte derrière lui. Son regard fit le tour de la salle vide, s’attarda sur l’escalier qui menait aux chambres. « J’espère que vous avez passé une soirée tranquille. »
Élodie s’essuya les mains sur son tablier, s’efforçant de garder un visage neutre. Dans sa poche, la liste copiée pesait comme un fer rouge. « Nous n’avons pas eu beaucoup de clients, monsieur. Les temps sont durs pour le commerce. »
« Les temps sont durs pour tout le monde », dit Lefèvre, s’asseyant sans y être convié sur une chaise près du feu. Il déposa ses gants sur la table, lentement, avec cette précision méthodique qui lui était propre. « Surtout pour ceux qui oublient à qui ils doivent leur survie. »
Élodie resta debout, les mains serrées devant elle. « Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. »
« Non ? » Lefèvre sourit. Un sourire mince, sans chaleur. « Alors laissez-moi être plus clair. Vous deviez me livrer l’Anglais avant ce soir. Il est toujours dans sa chambre, n’est-ce pas ? Aucune arrestation n’a eu lieu. Le capitaine Desmoulins m’a rapporté que la perquisition n’avait rien donné. »
« Il n’y avait rien à trouver », dit Élodie, la voix plus ferme qu’elle ne se sentait. « L’Anglais n’est qu’un négociant. Il n’a rien de compromettant. »
Lefèvre se pencha en avant, les coudes sur les genoux. « Vous mentez mal, Élodie. Ne me faites pas perdre mon temps. »
Le prénom la frappa comme une gifle. Jamais il ne l’avait appelée ainsi. Toujours « madame Marchand », toujours cette distance polie entre l’agent et sa recrue. Cette familiarité soudaine n’annonçait rien de bon.
« Je ne mens pas », dit-elle, soutenant son regard. « Je dis ce que j’ai vu. »
Lefèvre se leva. Il fit quelques pas dans la salle, les mains derrière le dos, comme un professeur examinant le travail d’une élève médiocre. Puis il se retourna brusquement.
« Il y a trois ans, votre mari, Jean-Baptiste Marchand, a déserté son régiment en Égypte. »
Le sol sembla se dérober sous les pieds d’Élodie. Sa bouche s’ouvrit, mais aucun son n’en sortit.
« Ne faites pas l’étonnée », continua Lefèvre, son ton devenant coupant comme une lame. « Vous saviez. Vous saviez quand vous m’avez écrit, quand vous m’avez supplié de vous aider avec vos dettes, quand vous vous êtes offerte comme informatrice. Vous saviez que si quelqu’un découvrait que vous étiez mariée à un déserteur — pire, qu’il était mort en fuyant son devoir — vous et votre fils seriez dans la boue. »
« Mon fils n’a rien à voir avec — »
« Votre fils est le fruit d’une union illégitime. Non homologuée. Une désertion, c’est une tache qui s’étend sur toute la famille. Les biens peuvent être saisis. La veuve peut être arrêtée comme complice. » Lefèvre sortit une lettre de sa poche intérieure, la déplia lentement. Une lettre qu’Élodie reconnut aussitôt — son écriture, vieille de trois ans, adressée au ministère de la Guerre. « J’ai gardé une copie. On ne sait jamais quand ces choses peuvent être utiles. »
Élodie sentit le monde se rétrécir autour d’elle. Cette femme qui l’avait suppliée, humiliée, révélant ses secrets les plus sombres pour obtenir de l’aide — c’était elle, à vingt-cinq ans, désespérée, seule avec un enfant et un mari disparu dans le sable d’Égypte.
« Vous m’avez manipulée », dit-elle, la voix brisée. « Depuis le début. Vous saviez — vous saviez pour Jean-Baptiste, et vous avez attendu. Vous m’avez utilisée pour obtenir des informations, pour espionner vos ennemis, et vous avez gardé cette arme contre moi. »
Lefèvre haussa les épaules. « C’est ainsi que le monde fonctionne, Élodie. La confiance est une illusion. Vous aviez besoin de moi, j’avais besoin de vous. Nous ne sommes pas amis. »
Il fit un pas vers elle, et elle recula instinctivement, cognant ses reins contre le comptoir.
« Voici donc ce qu’il va se passer », dit-il. Son visage n’était plus qu’à quelques centimètres du sien, sa voix si basse qu’elle en devenait presque caressante. « Demain à l’aube, je reviendrai. Si vous n’avez rien trouvé sur l’Anglais — aucune lettre, aucun document, aucun élément prouvant sa traîtrise — alors j’irai moi-même le dénoncer comme espion, et je vous dénoncerai comme complice. Vous serez arrêtée, votre fils sera confié à l’État, et votre mari sera posthumément déshonoré. »
Élodie secoua la tête, les larmes brûlant derrière ses paupières sans tomber. « Il n’y a rien. Je vous le jure, il n’y a rien — »
« Trouvez quelque chose. Inventez-le si nécessaire. Piper la chambre, glissez des documents sous son matelas. Peu importe. Je veux une preuve de traîtrise d’ici l’aube. » Il se pencha encore plus près, sa haleine chaude contre sa joue. « Il est temps de payer le prix de votre loyauté, madame Marchand. À moi. Pas à un Anglais que vous connaissez depuis trois jours. »
Il sortit, refermant la porte avec un claquement sec. Dans la cour, les gendarmes lui emboîtèrent le pas, leurs bottes sonnant sur les pavés.
Élodie resta immobile, les mains tremblantes, dans la salle vide. Ses yeux tombèrent sur la liste dans sa poche intérieure — la copie qu’elle avait faite, les noms des Français que Lefèvre avait proposés à l’Angleterre. Des hommes et des femmes que Lefèvre avait lui-même marqués pour le recrutement. Des gens qu’elle connaissait — le fils de Colette, le voisin de la rue Saint-Jacques, le jeune frère de son ami d’enfance.
Une vision claire, soudaine, cruelle. Elle n’avait jamais été une espionne pour la France. Elle avait été une marionnette, un outil pour les ambitions personnelles de Lefèvre. Peut-être l’avait-il toujours été, ce mince sourire de vainqueur sur son visage quand il parlait de « la mère patrie ».
Dans sa poche, la liste semblait peser une tonne. S’il découvrait jamais qu’elle l’avait copiée, que la preuve de sa trahison à lui restait entre ses mains…
Le choix devant elle était simple, atroce. Elle pouvait trahir Ashworth — livrer les preuves qu’elle avait entre les mains, sauver sa vie et celle de son fils. Ou elle pouvait le protéger — et se condamner elle-même.
Au-dessus, dans le silence de l’étage, l’Anglais dormait sans savoir que les dés étaient jetés.
Élodie s’appuya contre le mur, ferma les yeux. « Pardonne-moi, Jean-Baptiste », murmura-t-elle. « Je ne sais plus ce que je suis. »
Dans le fond de la salle, la flamme de la bougie vacilla, jetant des ombres mouvantes sur les murs, comme des mains qui cherchaient à attraper quelque chose qu’elles ne pouvaient jamais retenir.
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