La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 17: A Night of Vigil
La nuit était une chape de plomb sur les toits de Paris. Élodie n’avait pas fermé l’œil depuis qu’Ashworth s’était endormi dans la chambre au-dessus de l’écurie, épuisé par la route et par les vérités qu’il avait déversées comme du plomb fondu. Elle avait escaladé les ardoises humides, les paumes contre les tuiles moussues, cherchant dans l’air frais quelque chose qui ressemblât à une paix. La Seine luisait au loin, cuivre pâle sous une lune voilée. En bas, la rue des Lombards était déserte, les volets clos, les lanternes éteintes.
Elle entendit le pas avant de voir l’homme. Un pas discret, un glissement de semelle cloutée sur le pavé mouillé. Pas le pas lourd des patrouilles, ni le pas pressé des ivrognes. Un pas de chasseur.
Élodie s’aplatit contre le toit, menton sur les avant-bras, retenant son souffle. L’inconnu s’arrêta devant l’auberge. Il leva la tête. La lumière de la lune accrocha un visage mince, des yeux enfoncés, un sourire qui n’avait rien de chaleureux. Sauvage.
Elle ne l’avait jamais rencontré en chair et en os, mais Marie avait été précise dans sa description : petit, les cheveux poivre et sel, une cicatrice en croissant sous l’œil gauche. Et toujours, toujours, ce sourire d’homme qui sait où vous allez dormir.
Il fit trois pas vers la porte de l’auberge. Élodie ne raisonna pas. Elle se redressa, sauta sur la corniche, et atterrit dans la gouttière avec un bruit de chat dérangé. Sauvage pivota, la main déjà sous son manteau.
— Mademoiselle Marchand, dit-il sans une once de surprise. Vous faites la acrobatie à cette heure ? C’est mauvais pour le commerce.
Elle se laissa glisser le long du mur, atterrit dans la ruelle, les pieds engourdis par le choc. Elle se releva, lissa sa jupe, et fit face à l’homme comme si elle était chez elle — ce qui était le cas.
— Vous cherchez quelqu’un à cette heure, monsieur ?
— Sauvage. Clément Sauvage. Votre amie Marie vous a peut-être dit que je faisais des affaires avec elle ?
Élodie sentit une morsure glacée dans son ventre. Elle ne broncha pas.
— Marie ne me raconte pas tout. Vous êtes au courant qu’elle est enceinte ? Ça la rend distraite.
Sauvage émit un rire court, sec, comme quelqu’un qui claque des castagnettes trop petit.
— Enceinte ou pas, elle m’a bien indiqué que vous aviez un pensionnaire anglais. Je veux lui parler.
— Il est parti. Départ pour Calais, hier soir. Par la route du nord.
Le mensonge sortit proprement. Sauvage la regarda en silence, les yeux plissés. Il pouvait lire les visages, c’était sûr. Il lui fallait autre chose que la vérité. Il lui fallait une vérité plus solide que la sienne.
— Il vous a payée grassement ?
— Il a payé ce qu’il devait. Je n’ai pas l’habitude de poser des questions aux clients, monsieur Sauvage. Pour vous, comme pour eux : on paie, on dort, on part.
— Et il est parti seul ?
— À cheval, avec une malle de vêtements et un coffret. J’ai pas vu le coffret, mais il pesait lourd. Deux hommes pour le porter.
Sauvage avança d’un pas. Élodie tint bon. Il était plus petit qu’elle d’une demi-tête, mais il irradiait une tension de fil d’acier. Il tendit une main et frôla son menton du bout des doigts, sans rudesse, presque avec tendresse.
— Je connais votre dossier, mademoiselle Marchand. Celui de Fouché, celui de Lefèvre. Vous êtes douée. Une veuve qui garde ses yeux ouverts et sa bouche fermée. Mais vous vous trompez d’ennemi.
— Je ne me trompe pas de client.
— Vous croyez que cet Anglais agit pour sa couronne ? C’est un agent de la couronne, oui. Mais il continue une affaire qui n’est pas celle de Londres. Une affaire personnelle. Et les affaires personnelles, ça fait des morts, mademoiselle. Surtout quand ça implique des gens qui veulent oublier ce qu’ils ont fait pendant la guerre.
Elle sentit le piège se refermer comme une mâchoire. Lucien. Il parlait de Lucien. Il savait qu’Ashworth cherchait l’enfant. Il jouait avec elle.
— Je ne tiens pas des registres de moralité, dit-elle. Je tiens une auberge.
— Et un petit livre, peut-être ? Un livre avec des noms, des adresses, des doubles listes ? Lefèvre m’a parlé d’un document volé chez Fouché.
Le sang d’Élodie se figea. Le lieutenant lui avait promis le silence en échange de preuves forgées. Mais il avait parlé à Sauvage. Ou alors Sauvage le tenait par la gorge. Dans les deux cas, elle était dans la ligne de tir.
— Lefèvre vous raconte des contes, dit-elle. Ce document — si je l’avais, je le brûlerais avant de le laisser tomber entre les mains de quelqu’un d’autre.
Sauvage recula d’un demi-pas. Son sourire s’affina encore, devenu une ligne de rasoir.
— Vous êtes plus intelligente que je ne le croyais. Tant mieux. Ça rendra l’échange plus intéressant. Dites à l’Anglais, quand vous le verrez, que l’enfant est en bonne santé, qu’il dort dans un lit propre, et que je suis prêt à le vendre à qui paiera le meilleur prix. Vous me suivez ?
— Je n’ai pas de contact avec lui.
— Vous en aurez. Vous êtes l’auberge qu’il cite dans ses lettres. C’est vous qu’il trouvera s’il revient. Et s’il revient, vous aurez une proposition à lui faire. Mon prix actuel : le document volé chez Fouché. Le vrai, pas une copie. Vous trouverez les moyens de le transmettre.
Il inclina la tête, presque poli, et recula vers l’angle de la rue.
— Une dernière chose, mademoiselle. Vous me faites un clin d’œil ce soir en me racontant votre petit mensonge sur Calais. C’est bien joué. Mais si je reviens trouver une auberge fermée et une cour vide, je ne vous chercherai pas, vous. Je chercherai l’enfant.
Il tourna les talons et disparut dans l’ombre de la rue Étienne-Marcel. Le bruit de ses pas s’éteignit en quelques secondes. Élodie ne bougea pas. Elle resta appuyée contre le mur de sa propre maison, ignorant le froid qui montait du pavé, son cœur frappant un glas contre ses côtes.
Elle gravit l’escalier de service à pas feutrés. Dans la chambre d’Ashworth, elle entra sans frapper. Il dormait mal, un bras sous la tête, une mèche de cheveux lui tombant sur le front. Elle le secoua doucement. Il ouvrit les yeux, instantanément alertes, la main cherchant sous l’oreiller.
— C’est moi, souffla-t-elle.
Il se détendit à peine.
— Quelle heure ?
— Trois heures. Il est venu. Sauvage.
Ashworth s’assit d’un bloc. Dans la nuit, ses yeux avaient la couleur d’une mer orageuse.
— Il sait, dit-il.
— Il sait pour le document. Il sait pour moi. Il sait pour toi. Il veut le vrai document. Et il a dit que si je te trahissais, il irait chercher Lucien et le couperait en morceaux devant moi.
La phrase était dure, mais elle la prononça sans trembler. Elle était une veuve, une spy, une aubergiste, une amante — et elle n’avait plus de larmes à perdre.
Ashworth passa une main sur son visage, comme pour effacer un cauchemar.
— Il attend la réponse ?
— Il dit qu’il reviendra.
Elle s’assit sur le bord du lit. Le poids de la nuit pesait sur ses épaules comme un manteau de plomb. Une pensée affleura, acérée comme un éclat de verre.
— Il ne va pas à Amiens, dit-elle soudain, la bouche sèche.
Ashworth la regarda.
— Comment le sais-tu ?
— S’il attendait le document pour libérer Lucien, il resterait tout près. Pas à Amiens. Il a dit qu’il reviendrait. Il ment. Il va rester ici, à me surveiller, à compter mes mensonges. Et quand toi tu retourneras chercher Lucien, il ne sera pas là où tu l’attends. Il sera entre toi et moi, le couteau posé sur notre route.
Le silence de la nuit s’épaissit. En bas, la Seine coulait toujours, indifférente. Élodie posa sa main sur celle d’Ashworth, sans la serrer.
— Nous n’allons pas à Amiens, dit-elle. Nous allons rester ici et lui faire croire que nous sommes partis. C’est la seule façon de le tromper : être là où il ne nous cherche plus.
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