La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 18: The Missing Ledger
Le martèlement contre la porte d’entrée résonna dans le silence de l’aube. Élodie se figea, la main sur la poignée de la chambre du premier étage, son regard croisant celui d’Ashworth. Il se tenait près de la fenêtre, sa silhouette sombre découpée par les premières lueurs grises. Ils n’avaient pas dormi, trop occupés à brûler les preuves relatives à son départ simulé, à réécrire l’histoire que Lefèvre trouverait le matin venu.
Mais ce n’était pas le pas mesuré d’un inspecteur. C’était un coup autoritaire, brutal. Un homme qui n’attendait pas qu’on lui ouvre — il défonçait la porte avec sa voix.
« Madame Marchand ! Au nom de l’Empereur ! »
Élodie descendit l’escalier sans un bruit, ses jupes froissant contre les marches usées. Elle ouvrit.
Lefèvre se tenait là, son manteau trempé de rosée, sa main gantée tenant un rouleau de papier cacheté. Derrière lui, deux gendarmes montaient la garde, impassibles. Il ne la salua pas. Il entra comme s’il possédait déjà l’auberge.
« Où est votre servante ?
— Marie ? Elle dort encore. Il est à peine cinq heures.
— Elle est en état d’arrestation. » Il brandit le parchemin. « Soupçonnée de correspondre avec des agents anglais. Nous avons intercepté une lettre codée à son nom, destinée à un certain M. Ashworth. »
Élodie sentit son sang se glacer, mais son visage demeura de marbre. Elle avait appris à mentir avec ses yeux avant même d’apprendre à lire. Elle croisa les bras, fit un pas pour lui barrer la route de la cuisine.
« C’est une erreur. Marie est avec moi depuis hier soir. Nous avons passé la nuit à trier des provisions — la cave a pris l’humidité. Elle n’a pas quitté la maison de la nuit.
— Vous mentez.
— Vérifiez. Vous trouverez les sacs de farine déplacés, les tonneaux de vin mouchés. Votre serviteur vous le confirmera. »
Lefèvre plissa les yeux. Il la détailla, du désordre de ses cheveux à ses mains tachées de poussière. Elle n’avait rien d’une femme qui venait de se lever. Il se tourna vers l’un des gendarmes.
« Fouillez la cuisine. Cherchez du papier à lettres, des encres — quoi que ce soit d’inhabituel. »
Le gendarme s’exécuta. Élodie resta immobile, le cœur tambourinant. Ashworth avait ses armes dans une malle pleine de lin, et les lettres volées étaient dans la poche de sa robe, contre sa cuisse. Elle avait fui avec, comme on fuit avec un enfant.
Le gendarme revint une minute plus tard, hochant la tête négativement. Lefèvre serra les mâchoires.
« Marie descendra ce matin. Je l’interrogerai moi-même. En attendant, la maison est sous surveillance.
— Vous n’avez pas la preuve qu’elle est coupable.
— J’ai la preuve que je veux. » Il fit un pas vers elle, baissant la voix. « Vous croyez que je ne sais pas, Élodie ? Vous croyez que votre petite liaison avec l’Anglais m’a échappé ? »
Elle ne broncha pas. Mais quelque chose se brisa en elle — non, pas se briser. Se durcit. Il y avait maintenant une arête vive dans son ventre, une lame de plus à ajouter à toutes les autres qu’elle portait pour Marc.
« Je suis veuve, inspecteur. Je vois qui je veux.
— Vous êtes une espionne. Et je vous ai laissée vivre parce que vous me serviez. Les rats informent. Mais un rat qui se retourne contre son maître… » Il sortit une montre de gousset, la fit tourner entre ses doigts. « …mérite la mort. Et vous savez ce qui arrive à ceux qui protègent les traîtres ? »
Il n’attendit pas sa réponse. Il se retourna, fit un geste aux gendarmes, puis s’arrêta sur le seuil.
« J’étais à Lyon, madame. J’ai vu votre mari mourir. Je sais ce qu’il avait sur le cœur. Je sais pourquoi il est mort. Et je sais que vous le savez maintenant. »
Il sourit — un sourire froid, presque compatissant, qui était la pire des menaces.
« Je vous laisse vingt-quatre heures pour vous souvenir de votre place. Si demain, au lever du soleil, je n’ai pas vu la preuve que l’Anglais est un traître — ou mieux, son corps — je publierai ce que je sais. Sur vous. Sur lui. Et sur ce que votre mari a fait. Vous perdrez tout. Votre auberge. Votre réputation. Votre honneur. Et peut-être votre vie. »
Il sortit. La porte claqua. Le silence revint, plus lourd qu’une chape.
Élodie s’appuya contre le mur. Ses jambes ne la portaient plus. Elle glissa lentement jusqu’au sol, les bras serrés autour d’elle. Pas de larmes. Les larmes étaient un luxe qu’elle ne pouvait pas se payer, pas maintenant.
Ashworth apparut en haut de l’escalier. Il descendit, s’accroupit devant elle.
« Il sait. »
Le souffle d’Élodie était court. « Il sait tout. Sur moi. Sur Marc. Sur nous. Il ne m’épargnera pas pour sauver Marie.
— Nous partons maintenant. La malle est prête. Nous passons par le toit, nous descendons par la cour, nous gagnons la rue Saint-Denis à pied. Il y a une diligence vers Rouen à six heures.
— Marie.
— Elle viendra. Nous la retrouverons à l’église Saint-Eustache, midi. Nous ne pouvons pas la laisser derrière.
— Et Lucien ? » Sa main trembla. « Mon frère est encore là-bas, entre les mains de Sauvage.
— Sauvage veut le document. Nous l’avons. Nous avons donc une monnaie d’échange. »
Il la prit par les épaules, doucement mais fermement, la forçant à le regarder.
« Écoutez-moi. Vous n’êtes plus Élodie Marchand, veuve de guerre, aubergiste à Paris. Vous êtes Louise Charpentier, veuve de charge de commerce, voyageant vers le Havre pour rejoindre votre famille. Je suis votre cousin, Philippe Noyer. Nous nous rendons en Angleterre — pas pour trahir, mais pour survivre.
— Et Marc ?
— Marc est mort parce qu’il a refusé de tirer sur moi. Il savait ce qu’il faisait. Il a choisi. » La voix d’Ashworth devint plus sereine. « Vous avez le droit de vivre. Vous avez le droit de choisir aussi. »
Elle resta silencieuse un long moment. Le crépuscule n’avait pas encore pris fin, mais une autre lumière s’était éteinte en elle. Celle qui croyait encore que la France pouvait être servie sans tuer ceux qu’on aimait. Celle qui pensait qu’elle pouvait à la fois garder son pays et ce qu’elle aimait.
Elle se releva. Ses jambes la portaient, tant bien que mal.
« Louise Charpentier, dites-vous ? »
Il acquiesça. Elle hocha la tête.
« Je m’appelle Louise. Et je n’ai jamais entendu parler d’Élodie Marchand. »
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