La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 38: Aftermath: The New Dawn
Le marteau résonna contre le chêne, un bruit net qui traversa la cour poussiéreuse du château. Élodie Marchand, les manches de sa robe roulées jusqu'aux coudes, tenait le clou entre ses doigts tachés de résine tandis qu'Ashworth ajustait la poutre au-dessus de la future porte d'entrée.
— Encore une fois, dit-il, la voix rauque mais ferme, et je la tiendrai.
Elle frappa. Trois coups secs. Le bois mordit le clou avec un gémissement satisfait.
Il recula, s'essuya le front du revers de la manche, et contempla l'arc de la porte qu'ils venaient d'ériger. Un sourire mince creusa ses joues amaigries — ce visage qu'elle avait cru perdre deux fois sur les routes de France, entre la fièvre et les balles.
— L'Hôtel de la Victoire, annonça-t-il en français, avec son accent anglais qui s'était poli pendant les semaines de traversées et de camps. À Bruxelles maintenant, mais toujours victorieux.
— Tu comptes mettre une enseigne avant même le toit ? demanda-t-elle en riant.
— J'ai besoin d'un objectif, Élodie. Si je regarde trop loin, je vois trop de choses que je préfère oublier.
Elle descendit de l'escabeau, enjamba une pile de tuiles neuves, et posa la main sur le montant encore brut du chêne. L'air sentait la sciure, la chaux fraîche et les herbes folles qui reprenaient possession des douves asséchées. Quelque part derrière eux, dans les écuries transformées en dortoir, Marie chantonnait en rangeant les draps qu'elles avaient sauvés des routes.
Un mois. Un mois depuis qu'ils étaient entrés dans Bruxelles sous la garde de l'aide de camp de Napoléon, un mois depuis que le courrier officiel était parti vers Paris avec le traité de paix signé du sceau de Whitmore. Le monde, autour d'eux, semblait retenir son souffle.
— Marie ! appela Élodie en remontant ses manches. Portons les coffres dans la grande salle. J'ai promis des chambres à nos invités pour ce soir.
Marie Lefèvre apparut dans l'embrasure de l'ancienne chapelle, les mains chargées de linge. Son visage s'était éclairci depuis que la fugue avait cessé, depuis que le souvenir de la trahison de l'aubergiste qui avait failli les livrer à la police s'était estompé dans la routine quotidienne. Elle avait vieilli de dix ans, mais elle souriait plus souvent qu'à Paris.
— Des invités ? demanda-t-elle en posant son ballot. Ici ? Nous venons à peine de nettoyer la moitié des pièces.
— Des délégations, dit Ashworth en se débarrassant du marteau. Français et anglais, qui se sont rencontrés autour du feu de camp et ont décidé que les négociations seraient mieux menées autour d'une table garnie qu'à cheval sur un champ de bataille.
Marie écarquilla les yeux.
— Des soldats ennemis à notre table ?
— Des anciens soldats, précisa Élodie. Et avec le traité bientôt ratifié, plus aucuns ennemis. Du moins, c'est ce que nous espérons.
Elle ne disait pas tout. Elle ne disait pas que le colonel français et le colonel anglais qui avaient accepté l'hospitalité du château étaient les seuls survivants de la rencontre sur le champ de Champagne, ceux qui avaient vu la remise du traité, ceux qui témoigneraient de son authenticité auprès de leurs gouvernements. Un test. Une preuve discrète que la paix n'était pas un rêve.
— Le toit de l'aile nord fuit encore, dit-elle en se tournant vers Ashworth. Les invités dormiront à l'ouest, là où les vitres sont entières.
Il acquiesça, une main sur son flanc où la blessure suivait encore parfois de ses élancements. Elle vit la crispation de sa mâchoire, cette manière qu'il avait de ne jamais montrer la douleur. Elle ne dit rien. Ils avaient conclu un marché tous les deux : elle ne s'inquiétait plus, il ne cachait plus — et ils mentaient tous les deux très mal.
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La grande salle avait été nettoyée de ses stucs effondrés et des nids de corbeaux qui avaient élu domicile dans les lustres. Élodie et Marie avaient dressé une table longue en planches rabotées, posé des bougeoirs de fer récupérés dans la cave, et disposé des assiettes de terre cuite achetées au marché de Bruxelles. Le parfum d'un ragoût de gibier s'échappait de la cuisine voûtée où Selim, qui avait décrété qu'il était las du désert et curieux de la Flandre, avait trouvé sa place comme gardien des marmites.
Ashworth entra avec une brassée de bûches, le pas encore hésitant mais plus droit que la semaine précédente. Il posa le bois près de la cheminée sculptée, où des anges de pierre contemplaient des pommes de pin, puis se redressa.
— Ils arrivent, dit-il. J'ai vu deux colonnes de cavaliers depuis la tour.
— Deux colonnes ? dit Élodie en s'essuyant les mains sur son tablier. Ils ne viennent pas ensemble ?
Ashworth esquissa une grimace.
— Le colonel anglais refuse de partager la route avec le colonel français. Ici hier ils négociaient ; sur la route, ils se méfient encore. C'est déjà un miracle qu'ils aient accepté de partager le même toit.
Élodie dénoua son tablier, lissa sa robe de serge bleue — la seule propre qui lui restait après un mois de travaux — et passa une main sur ses cheveux qu'elle attacha en un chignon simple.
— Alors je vais les accueillir séparément, mais les faire s'asseoir face à face. C'est le seul moyen de les forcer à se parler sans l'épée entre eux.
Les invités franchirent la cour dans le soir tombant. Le colonel français, un homme corpulent aux moustaches grises, s'arrêta pour examiner la charpente encore neuve de la porte. Le colonel anglais, sec et hautain, l'œil rapide, descendit de cheval sans aide et salua Ashworth d'un bref signe de tête.
— Marchand, dit-il en anglais. Tenez-vous toujours aussi mal vos marteaux ?
— J'ai appris sur le tas, répondit Ashworth dans la même langue. Comme la diplomatie, semble-t-il.
Élodie les fit entrer, les débarrassa de leurs capes trempées d'une pluie fine — Bruxelles sous une averse d'avril, pensa-t-elle, tout le contraire du soleil d'Égypte — et les guida vers la table où les chandelles jetaient déjà leurs ombres dansantes.
Le silence s'installa quand ils furent assis. Quelque part, un chien gronda. Selim entra avec la soupière fumante, et son turban et sa peau sombre provoquèrent une brève crispation chez le colonel français.
— Un Égyptien ? demanda-t-il à Élodie.
— Notre cuisinier, et notre guide autrefois. Il nous a sauvé la vie à trois reprises.
— Et vous le faites cuisiner du gibier de nos forêts ?
Élodie haussa un sourcil.
— Il a appris à nos dépens, monsieur, que la cuisine du désert ne se vend pas bien ici. Il s'est adapté. C'est ce que font les survivants.
Un tison craqua dans la cheminée. Le moment vacilla — elle vit Ashworth suivre la tension, la main de Marie serrer la louche entre ses doigts, Selim immobile comme une statue derrière la soupière.
Puis le colonel anglais renifla.
— Si votre ragoût est la moitié d'aussi bon que l'œil de ce mur que vous avez construit, messieurs, nous sommes en terrain sûr.
— Il est meilleur, affirma Selim dans un français approximatif mais chaleureux. Vous verrez.
Le Français toussa. Une fumée de détente passa. Le ragoût fut servi. Quelques minutes plus tard, une bouteille de bourgogne — sauvée miraculeusement d'une cave inondée — circulait entre eux, et les voix perdaient leurs angles.
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Élodie les laissa à leur repas, sortit par la petite porte de la cuisine et marcha jusqu'au jardin en friche. La pluie avait cessé. Dans le ciel lavé, une lune fine se levait sur les toits défoncés du château, projetant des ombres bleutées sur les rosiers enchevêtrés qui n'avaient pas oublié d'être des roses.
La voix d'Ashworth la rejoignit avant ses pas.
— Vous vous cachez de vos propres invités ?
— Je fais circuler le vin, dit-elle sans se retourner. C'est une ruse de guerre. Quand ils se souviendront de moi, ils seront trop ivres pour se souvenir de leurs querelles.
Il s'arrêta à côté d'elle, les mains dans les poches. Il portait encore une veste militaire taillée à la hâte, mais la déchirure au coude était recousue d'un fil blanc que seule elle avait cousu.
— Ils parlent de toi, dit-il. Le Français raconte comment une veuve a fait arrêter un régiment sur le champ de Champagne. L'Anglais prétend que c'était une délégation de paix et qu'elle portait le document dans son corsage.
— Il n'était pas dans mon corsage. C'était dans mes bottes.
— Dis-leur cela, ils seront déçus.
Elle rit doucement, un son qu'elle ne reconnaissait presque plus comme sien — un son qui n'appartenait pas au Paris des hôtels clandestins, ni à l'Égypte des tombeaux, ni au chemin de la peur.
— Tu crois qu'ils viendront ? demanda-t-elle. Que le traité tiendra ?
Ashworth regarda la lune, puis le fût brisé d'un canon oublié dans les hautes herbes.
— Ils sont ici ce soir, côte à côte, à boire le même vin et à manger notre pain. C'est le commencement de tout. Ou la fin de tout. En attendant, je m'occupe de ce que je peux tenir dans mes mains — un marteau, une poutre, une porte.
— Une porte ouverte, murmura-t-elle. Cela vaut mieux que toutes les cachettes que nous avons connues.
Il se tourna vers elle. Dans sa prunelle, elle vit le reflet de la lune et quelque chose d'autre, une gravité adoucie, un ordre fragile qu'ils construisaient brique à brique sans oser nommer.
— Élodie, dit-il.
— Pas ce soir.
— Non. Ce soir, tu penses au ragoût et aux invités.
— Et à la porte de la cave, je me souviens qu'elle ferme mal. Le baril de vin est presque vide et si le colonel français découvre que j'y ai ajouté de l'eau — elle rit de nouveau. Nous verrons demain. Nous verrons tous les demains, un à un, et c'est déjà plus que nous n'en avons jamais osé réclamer.
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À la fin du repas, dans la lumière des chandelles qui brûlaient bas, les deux colonels s'étaient endormis, le front appuyé sur la table. Marie remit une couverture sur les épaules du Français ; Selim poussa une chaise sous la veste tombée de l'Anglais.
Élodie fit le tour de la salle, éteignit les bougies une par une, laissant la cheminée rougeoyer dans le silence du château reconstruit. Quand elle atteignit la porte, elle posa sa main sur le bois fraîchement raboté de la poutre qu'Ashworth avait clouée à l'aube.
— Demain, dit-elle à voix basse. Demain, les vitres de l'aile ouest. Après-demain, le toit. Et puis peut-être un jour, des fleurs aux fenêtres.
Elle ferma la porte, doucement, un cliquetis discret de verrou qui n'avait rien d'une prison. L'air de la nuit entra par les fentes, il portait l'odeur de la terre retournée et celle, plus lointaine, de la pluie sur les douves. Elle monta l'escalier de pierre vers la chambre du deuxième étage, où un lit propre l'attendait — son lit, pour la première fois depuis très longtemps, sans l'épée entre elle et la porte.
À minuit, seule dans le noir, la main sur la couverture de lin brodé, Élodie s'aperçut qu'elle souriait. Pas le sourire d'une veuve qui survivait, ni celui d'une espionne qui jouait double jeu. Celui d'une femme qui avait construit une porte dans la journée, et qui se demandait simplement de quelle couleur peindre les volets au printemps.
Le monde, dehors, retenait son souffle. Mais ici, entre les murs de ce château qui renaissaient de leurs ruines, il n'y avait plus rien à craindre — seulement des vignes à redresser, des chambres à blanchir, et des invités qui arrivaient par la route de la paix, chacun avec sa jupe de voyage, chacun avec sa histoire.
Marie chanta encore un refrain depuis sa cuisine, une chanson vieille comme les routes de France. Élodie se tourna sur le côté, tira la couverture sur son épaule, et laissa la douceur calme du sommeil l'emporter, sans fuite au bout de la nuit, sans alerte à l'horizon pour gâcher le matin.
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