La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 37: The Last Stand
Les champs s'étendaient à perte de vue, pâles sous un ciel de fin d'après-midi, et les deux armées se faisaient face comme deux vagues figées avant l'orage. Élodie sentait le vent sec soulever les mèches de cheveux qui s'échappaient de son châle, et l'odeur de poudre et de terre retournée qui flottait sur la plaine de Champagne.
— Ils ne tireront pas, murmura Ashworth à son côté. Pas encore. Ils attendent l'ordre.
Il avait le visage gris de fièvre, la main crispée sur le pommeau de sa selle, mais il tenait. Selim se tenait un pas en arrière, les yeux fixés sur la ligne de soldats français qui barrait l'horizon.
— Le général Lefèvre est là-bas, dit-il à voix basse. Avec l'état-major.
Élodie distinguait les uniformes bleus, les aigles dorés qui semblaient luire dans la lumière rasante. Entre les deux troupes, un espace vide d'une centaine de mètres, comme une arène muette. Elle tenait le rouleau de parchemin dans sa main, le sceau de Whitmore encore intact.
— Restez ici, dit-elle. Je vais y aller seule.
— Élodie. Ashworth toussa, une main sur sa poitrine.
— C'est moi qu'ils verront. Une veuve. Pas une espionne, pas une ennemie. Laissez-moi faire.
Il voulut protester, mais elle était déjà en mouvement, avançant dans le champ, le ventre serré, chaque pas qui l'éloignait d'Ashworth lui donnant l'impression de marcher sur une corde tendue au-dessus d'un gouffre. Les soldats français la virent approcher. Une hésitation parcourut leurs rangs, des mains se serrèrent sur les fusils. Et puis un officier s'avança à sa rencontre, un homme d'une quarantaine d'années, le visage dur, les épaulettes de colonel.
— Vous êtes folle, madame, dit-il. Revenez en arrière, ou je donne l'ordre de tirer.
— Donnez-le, répondit Élodie. Et vous aurez tué la femme qui porte la paix.
Elle brandit le parchemin. Le colonel cligna des yeux, surpris par la fermeté de sa voix. Dans la contre-jour, elle vit deux autres officiers s'approcher, dont un homme plus âgé, l'uniforme chamarré, les tempes grises. Il portait les insignes d'aide de camp de l'Empereur.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-il avec un accent de colère contenue.
Élodie le regarda droit dans les yeux. Elle avait chaud, soudain, sous le châle, et l'odeur du sang qu'elle avait vu couler sur le bateau, pendant la fuite, lui revenait. Elle écarta le parchemin, en rompit le sceau.
— Monsieur, dit-elle, je suis Élodie Marchand, veuve du lieutenant Pierre Marchand, fusillé en Égypte pour un crime qu'il n'a pas commis. Ce document porte la signature d'un émissaire du roi d'Angleterre, et les termes d'une paix qui peut vous épargner des milliers de morts.
— Une paix ? ricana le colonel. Des Anglais qui offrent la paix ?
— Pas des Anglais. Des hommes, dit-elle. Des pères, des fils, des maris qui ont vu trop de tombes.
Elle fit un pas de plus, et entendit le bruit des armes qu'on épaulait derrière elle. L'aide de camp leva la main, arrêtant ses hommes d'un geste.
— Laissez-la parler.
Élodie déploya le parchemin. Sa voix trembla à peine quand elle lut les premiers mots, puis se raffermit. « Au nom de la paix, cette amnistie est accordée… » Elle marqua une pause, puis ajouta, sans lire, de sa propre voix :
— Je sais ce que c'est que de perdre un homme. De recevoir une lettre officielle qui vous annonce sa mort, sans corps, sans sépulture, sans un mot de ce qu'il a vraiment vécu. Je l'ai veillé pendant six ans. J'ai porté mon deuil dans des chambres d'auberge, en servant des inconnus, en écoutant des soldats parler de batailles comme on parle de temps qu'il fait.
Le champ était silencieux. L'aide de camp avait les mâchoires serrées.
— Ce n'est pas parce que vous avez souffert que nous devons déposer les armes devant l'ennemi.
— Non, dit-elle. Mais c'est parce que moi, j'ai souffert, que je peux vous dire que chaque homme qui tombe après cette heure portera votre ordre sur la conscience, et pas sur celle de l'Angleterre.
Elle laissa le silence s'étendre. Un soldat, quelque part dans les rangs français, fit un mouvement, comme un homme qui réprime un frisson.
— Vous avez perdu quelqu'un, dit-elle plus doucement, s'adressant à l'aide de camp. Je le vois à vos yeux.
Il baissa la tête un instant. Un long soupir sortit de ses lèvres, et il regarda le parchemin qu'elle tenait.
— Mon fils. À Austerlitz.
— Alors vous savez.
Il s'approcha, prit le parchemin, le parcourut lentement. Le colonel à ses côtés protesta à voix basse, mais il le fit taire d'un geste.
— Ce n'est pas moi qui signe les traités, dit-il enfin. Mais je peux arrêter le combat devant moi.
Il se tourna vers ses hommes.
— Officiers ! Repliez-vous de cent pas. Personne ne tire. C'est un ordre.
Des murmures parcoururent les rangs, mais les ordres furent répétés, et la ligne française s'ébranla lentement, reculant dans un bruit sourd de bottes et d'armes. Élodie resta debout dans le champ vide, le vent frais sur son visage, le parchemin maintenant dans les mains de l'aide de camp. Elle n'osait pas respirer.
Derrière elle, elle entendit Ashworth s'avancer, le pas lourd, le souffle court. Il posa la main sur son épaule.
— Vous l'avez fait, dit-il.
— Pas encore, murmura-t-elle. Ce n'est qu'une trêve d'une heure.
L'aide de camp leva les yeux vers eux, le visage grave.
— Vous allez me suivre. Je vais transmettre ce document à Paris. En attendant, vos hommes et vous serez sous ma garde, sur parole. Si la paix ne tient pas dans trois jours, vous mourrez.
Élodie hocha la tête. Elle sentait le regard d'Ashworth sur elle, mais elle ne se retourna pas. Derrière eux, les rangs anglais, qui avaient observé la scène, commencèrent à se replier sans qu'un coup de feu soit tiré. À l'horizon, la ligne des collines semblait plus proche, comme si le paysage entier retenait son souffle.
— J'ai peur, dit Élodie à voix basse, pour Ashworth seul.
— Moi aussi, répondit-il.
Et ils marchèrent ensemble vers la ligne française, vers l'inconnu, sous un ciel qui ne s'était pas encore décidé.
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