La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 5: The Debt of a Captain
Le café de la Régence sentait le marc brûlé et le suif des chandelles qui se mouraient dans leurs bobèches. Élodie s'était assise en face du capitaine Lefèvre, les mains serrées autour d'une tasse de chicorée qu'elle n'avait pas touchée. Il avait choisi la table du fond, celle dont le dos tournait à la fenêtre, un réflexe de métier qu'elle connaissait bien.
« Trois jours, madame Marchand. Trois jours, et vous n'avez rien à me montrer. »
Il parlait bas, presque aimablement, et c'était précisément cela qui la mettait en alerte. Lefèvre n'élevait jamais la voix quand il allait frapper.
« L'Anglais est prudent », dit-elle. « Il passe ses journées en ville. Le soir, il dîne, il lit, il se retire. Il ne reçoit personne, il n'écrit aucune lettre que j'aie pu intercepter. »
« Et ses conversations ? Ce qu'il vous raconte, à vous, autour de votre feu ? »
Élodie soutint son regard. Elle avait préparé cette réponse, pesé chaque mot en traversant les rues boueuses. « Il parle de l'Égypte. De mon mari. Il cherche quelque chose, mais je n'ai pas encore déterminé quoi. »
« Il cherche une liste. »
Le mot tomba entre eux comme une pierre dans une eau calme. Élodie cligna des yeux.
« Une liste ? »
Lefèvre sortit un papier de sa poche — le sien, celui qu'elle lui avait remis deux jours plus tôt, la copie du message codé trouvé sous les lattes. Il le déplia avec lenteur, sans le regarder.
« Nos services ont intercepté une communication anglaise la semaine dernière. Elle mentionne un agent arrivant à Paris avec mission de récupérer une liste de nos agents en Angleterre — des noms, des adresses, des réseaux entiers. Le chiffre est différent du vôtre, mais la coïncidence est trop belle. »
Élodie sentit un froid lui courir le long de la nuque. Une liste d'agents français en Angleterre. Si Ashworth détenait une telle chose, s'il la rapportait à Londres, des hommes et des femmes seraient arrêtés, exécutés. Elle pensa à Jean-Baptiste, à ses lettres où il écrivait toujours *prends garde à qui tu te confies*.
« Vous voulez que je trouve cette liste », dit-elle.
« Je veux que vous trouviez *lui*. Ce qu'il sait, où il la garde, à qui il doit la remettre. » Lefèvre se pencha, et sa voix devint plus douce encore, presque paternelle. « Écoutez-moi, madame. Quand votre mari est mort à Marengo, vous auriez perdu l'auberge. Vous le savez. Les créanciers, la banque, les hommes de loi — tout le monde vous attendait pour vous dévorer. »
Elle ne répondit pas. Ses mâchoires se serrèrent.
« C'est moi qui ai fait en sorte que les papiers s'égarent. Que les dettes soient oubliées. Que la veuve Marchand reste propriétaire de son établissement. »
« Vous me l'avez déjà dit. »
« Alors je vous le redirai, parce que vous semblez l'oublier quand vous partagez votre vin avec un espion anglais. » Il se recula, rangea le papier. « Vous me devez une vie, madame. Celle de votre mari, celle de votre commerce. Je ne demande qu'une chose en retour : que vous fassiez votre devoir. »
Il se leva, jeta quelques pièces sur la table pour sa consommation, et la fixa un instant de plus.
« L'Anglais est dangereux. Ne le sous-estimez pas parce qu'il a de beaux yeux. »
Il sortit sans se retourner. Élodie resta assise, la chicorée froide entre ses doigts, le cœur battant un peu trop fort.
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Elle rentra à l'auberge à la tombée du soir, ses jupes tachées de boue jusqu'aux chevilles. La pluie avait commencé à tomber de nouveau, fine et obstinée. La salle commune était vide — trop tard pour le dîner, trop tôt pour les ivrognes. Elle gravit l'escalier lentement, écoutant le silence de la maison.
Ce silence-là n'était pas naturel. Quelque chose dans l'air, une odeur de fumée récente, plus âcre que la cheminéeordinaire.
Elle poussa la porte de sa chambre sans faire de bruit.
Julian Ashworth se tenait devant la cheminée, le dos tourné. Dans une main, un papier plié qui se consumait déjà — les flammes lèchaient les bords, enroulaient les lettres dans une danse orange avant de les réduire en cendres noires qui montaient vers le conduit. Il ne l'avait pas entendue entrer.
Elle aurait pu reculer, refermer la porte, faire comme si de rien n'était. Mais quelque chose la retint — un petit lambeau de papier qui s'était détaché de l'ensemble, tombé sur le tapis, un peu à côté des chenets. La flamme ne l'avait pas atteint.
« Vous brûlez votre courrier, monsieur Ashworth ? »
Il sursauta — imperceptiblement, mais elle le vit. Il se retourna, le visage lisse, les mains maintenant vides au-dessus du feu.
« Madame Marchand. Je ne vous avais pas entendue rentrer. »
« J'ai remarqué. »
Elle s'approcha, comme pour se chauffer, ses yeux glissant vers le sol. Le petit papier était à quelques centimètres de la pointe de sa bottine à lui. Il allait le voir, il allait le ramasser, il allait —
« Une lettre de ma mère », dit-il. « Je brûle toujours mes courriers personnels. Habitude de voyageur. »
« Votre mère vous écrit ? Et vous brûlez ses mots ? »
« Ma mère est morte il y a trois ans. Mais une lettre d'affaires mal adressée est arrivée ce matin. Nous avons de la famille à Londres, des questions d'héritage. Rien d'important. »
Elle laissa la douleur affleurer dans sa voix — jouée, mais pas tout à fait fausse. « Vous mentez mal, monsieur. Mais vous mentez avec tant de grâce que l'on voudrait vous croire. » Elle détesta la familiarité de sa propre phrase — une reprise exacte de ses mots à lui, deux soirs plus tôt, quand il avait parlé de la grâce de la maison.
Il eut l'ombre d'un sourire. « Vous apprenez vite. »
« J'ai un bon professeur. »
Il recula d'un pas, se dirigeant vers la porte. Elle sentit le moment, l'occasion — elle pouvait l'arrêter, exiger des explications, faire ce que Lefèvre attendait d'elle. Mais le petit papier était maintenant visible, juste devant ses pieds, à quelques centimètres de sa jupe. Il ne l'avait pas vu.
« Je vous souhaite une bonne nuit, madame. »
La porte se referma. Ses pas s'éloignèrent dans le couloir, puis descendirent l'escalier. Élodie resta immobile une longue seconde, puis se baissa, ramassa le lambeau.
Deux lignes à l'encre pâle, écrite d'une main rapide :
…*le capitaine Lefèvre confirme que la marchandise est toujours en place. Il faudra…
Le reste du mot était parti en fumée, mais il n'en fallait pas plus. Lefèvre. Le nom du capitaine sur un papier que l'Anglais brûlait dans sa cheminée. Lefèvre qui lui avait demandé ce matin même de séduire l'Anglais pour en soutirer des informations. Lefèvre qui l'avait sauvée de la ruine après la mort de Jean-Baptiste. Lefèvre qui savait tout de l'auberge, des cachettes, de ses méthodes.
Elle relut le fragment. *confirme que la marchandise est toujours en place.*
Quelle marchandise ? La liste ? Une autre qu'elle ignorait ?
Élodie Marchand s'assit au bord de son lit, le papier entre ses doigts tremblants, et pour la première fois depuis des années, elle ne sut plus à qui se fier.