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La Liste de la Veuve

Lire le chapitre 6: The Map in the Attic

Le grenier sentait la poussière et le cuir rance, une odeur de vieilles valises que personne n’avait ouvertes depuis des années. Élodie avançait à tâtons, la flamme de sa bougie jetant des ombres dansantes sur les poutres basses. Elle avait attendu que Julian sorte — il avait mentionné une promenade vers le Pont Neuf, un prétexte trop poli pour qu'elle ne le prenne pas pour ce qu'il était : une absence calculée.

Elle avait déjà fouillé sa chambre, méthodiquement, comme Lefèvre le lui avait appris. Sous le matelas, rien. Dans les doublures de sa redingote, rien. Mais le plancher avait grincé près de la fenêtre, un son creux que son oreille d'aubergiste connaissait bien. Les cachettes des voyageurs ne variaient guère d'un siècle à l'autre.

Sous la planche descellée, une boîte plate en fer-blanc.

Et c'est ainsi qu'elle se retrouvait maintenant dans le grenier, la boîte sur les genoux, le souffle court. Car la boîte contenait une carte — non pas de Paris, ni même de France, mais de la côte anglaise. La Manche y figurait en traits fins, criblée de petites croix et de routes maritimes dessinées à l'encre rouge. Douvres, Portsmouth, Plymouth — les noms s'étalaient comme les pièces d'un jeu qu'elle ne comprenait qu'à moitié. À certains points, des chiffres inscrits d'une écriture minuscule : des dates, des heures, des marées.

« Mon Dieu », murmura-t-elle.

Elle sortit un crayon et un papier de sa poche — Lefèvre exigeait toujours des copies, jamais les originaux — et se mit à tracer les routes principales, les ports marqués, les annotations. Une croix plus large, près de Calais, portait un nom effacé au couteau. Elle passa le doigt dessus, sentant le relief de la griffe dans le papier.

Une porte claqua en bas.

Élodie figea. Son cœur martela. Elle compta les secondes — une, deux, trois — mais le silence qui suivit n'était pas celui du retour. C'était celui d'une présence qui attendait.

« Madame Marchand ? »

La voix montait de l'escalier, jeune, pointue. Marie.

Élodie roula la carte dans sa copie, la glissa dans son corsage d'un geste vif. Elle replaça la boîte sous le plancher, rabattit la planche, puis se leva, lissant sa robe comme si elle n'avait rien à faire là qu'admirer la poussière.

« Marie ? » répondit-elle d'une voix qu'elle voulait surprise. « Je cherchais des draps d'hiver. Ceux de la chambre bleue sont trop fins. »

La servante apparut en haut des marches, silhouette maigre dans l'embrasure croulante. Elle tenait un balai, mais ses yeux ne laissaient aucun doute : elle n'était pas venue nettoyer.

« Madame, » dit Marie, plus bas, presque intime, « je ne suis pas sotte. »

Élodie sentit le plancher trembler sous ses pieds comme si la maison retenait son souffle. Tout le personnel savait lire les visages ; Marie lisait les mensonges mieux que quiconque. C'était pour cela qu'Élodie évitait la cuisine quand la fille était de service.

« Je ne comprends pas. »

Marie fit un pas dans le grenier. Le balai racla le bois poussiéreux.

« Mon père travaillait pour votre mari. »

Le nom de Jean-Baptiste frappa Élodie comme un coup de poing dans le ventre. Marie avait été silencieuse pendant des semaines, muette comme une carpe, et voilà qu'elle sortait cela, ici, dans la lumière tremblante de la bougie.

« Votre père ? »

« Il était soldat. Valet de chambre du capitaine Marchand, à l'armée d'Orient. Vous ne le saviez pas. »

Élodie la dévisagea. Marie avait quoi ? Dix-neuf ans, peut-être. En 1803, pendant la campagne d'Égypte, elle aurait eu une enfant à peine. C'était plausible. C'était affreusement plausible.

« Il est mort là-bas, » continua Marie, sans émotion, comme si elle récitait une leçon. « Le capitaine a écrit à ma mère. C'est pour ça que vous m'avez engagée, madame. Vous l'avez fait par devoir. »

La bougie vacilla. Élodie eut soudain très froid, malgré la chaleur qui montait du toit de tuiles.

« Tu... » Sa voix se cassa. Elle toussa. « Tu l'as toujours su ? »

Marie opina. « Je ne savais pas pourquoi vous m'aviez prise. Mais ma mère m'a dit : il a payé pour nous. Le capitaine a donné sa solde pour nous faire vivre après la mort de père. Alors j'ai gardé le silence, regardé, écouté. » Un temps. « Et j'ai vu beaucoup de choses, madame. »

Élodie la regardait — cette servante discrète, presque invisible, qui portait le linge et lavait la vaisselle. Une espionne dans sa propre maison. Ironie amère. Elle qui en était une.

« Quel genre de choses ? »

Marie baissa la voix de manière presque imperceptible. « Les hommes qui viennent la nuit. Les rendez-vous au café. Le capitaine Lefèvre, surtout. »

Élodie crut que la pièce venait de s'incliner.

« Le capitaine Lefèvre vient prendre le café comme tout le monde, » dit-elle, trop vite.

« Il vient trop fréquemment, » répliqua Marie. « Et il ne commande jamais rien. »

Elle avait raison. Élodie y avait pensé elle-même, la nuit où elle avait trouvé le nom de Lefèvre sur le bout de papier brûlé. Lefèvre venait, s'asseyait, parlait — et ne consommait jamais. Une commodité de police, lui avait-elle toujours dit. Une comédie pour les clients qui ne devaient pas entendre leurs échanges.

Mais maintenant, avec la copie de la carte qui brûlait contre sa poitrine, la comédie semblait d'un autre ordre.

« Que sais-tu de l'Anglais ? » demanda Élodie, changeant de tactique. « Le marchand de coton. »

Marie secoua la tête. « Ce n'est pas un marchand. » Elle marqua une pause, puis dit, d'une voix si basse qu'Élodie dut se pencher : « Il y a trois ans, des hommes sont venus à l'auberge. Des hommes en cape noire, qui ne parlaient pas français. Mon père était déjà malade — non, ce n'est pas vrai. » Elle ravala ses mots. « Il est mort en 1799. Mais ma mère travaillait ici à cette époque. Elle a vu ces hommes. Ils cherchaient un enfant. Un garçon. »

Le sang d'Élodie se glaça.

« Quel garçon ? »

« Le fils de la cuisinière d'alors. Un petit qui avait huit ou neuf ans. » Marie s'approcha encore, jusqu'à ce que son visage soit éclairé par la flamme, ses yeux sombres et sans clinquant. « Elle ne l'a jamais retrouvé. L'enfant a disparu cette nuit-là. Et l'homme qui dirigeait ces recherches, madame, avait un accent anglais et des yeux bleus comme l'hiver. »

Le papier contre le cœur d'Élodie devenait un autre poids. Elle pensa à l'Angleterre, à la carte, aux croix rouges, à Lefèvre. Et elle pensa au garçon qui avait disparu de son auberge — l'auberge de sa belle-mère, plutôt, elle n'était pas encore là — que la vieille Marguerite pleurait encore quand elle l'engagea.

« Tu penses que c'est lui ? »

« Je pense, » dit Marie, « que l'Anglais ne cherche pas de coton. Et je pense que vous aussi, madame, vous cherchez autre chose. » Elle tendit la main, paume ouverte, sans menace. « Mais si vous le croisez, ce garçon... vous me le direz. Parce que c'était mon cousin. »

Élodie découvrit alors une autre lecture du visage de Marie — la douleur contenue derrière le masque de servante, la rage qui brillait comme une braise dans ses yeux.

« Comment s'appelait-il ? »

« Émile. » Marie prononça le nom comme une prière. « Il s'appelait Émile. »

Deux étages plus bas, la porte d'entrée s'ouvrit avec un grincement familier. La voix de Julian monta dans l'escalier, chaude et courtoise : « Madame Marchand ? Je suis rentré de bonne heure — j'espère que je ne vous dérange pas ? »

Élodie et Marie se regardèrent, toutes deux immobiles, toutes deux prises dans le même mensonge. Le passé pesait soudainement entre elles, plus lourd que la carte cachée dans son corsage. Marie recula d'un pas.

« Je suis votre servante, madame, » dit-elle doucement, sans quitter Élodie des yeux. « Allez répondre. Et quand vous voudrez que je mente pour vous... vous saurez où me trouver. »

Elle descendit l'escalier devant Élodie, disparaissant dans l'ombre du palier, avec un pas régulier de balai, comme si rien n'avait été dit.

Élodie resta seule un instant, la chaleur du papier contre sa peau, et comprit que la partie avait changé de terrain. Elle n'était plus la seule à jouer. Et l'échiquier comptait désormais une pièce dont elle ignorait l'allégeance.

Elle inspira profondément, arrangea son visage en sourire d'aubergiste, et descendit retrouver l'ennemi. La carte crissait contre son cœur à chaque marche.